La Seconde Guerre mondiale. Les Allemands ont envahi la Yougoslavie. La vie est tragique, insolite, parfois comique, souvent absurde. Une jeune fille de 14 ans s'éveille à la sensualité, et passe brutalement de l'enfance à la maturité à travers de cruelles épreuves. Elle découvre l'amour au moment où la libération de son pays remplace le vert-de-gris des occupants par le rouge des partisans.
Derrière ce titre insolite, accompagné du sous-titre "De la guerre à l'amour", se cache un récit autobiographique d'une grande sensibilité littéraire. Par sa composition et son style d'écriture, qui l'éloigne délibérément du genre conventionnel des "mémoires", le livre se qualifierait facilement de roman, si l'auteur ne revendiquait hautement la quasi exactitude de ce qu'elle raconte (ou, plutôt, conte) son sujet. le passage de l'enfance à l'adolescence d'une gamine de bonne famille belgradoise, prise dans l'étau de la guerre, entre 1941 et 1944. Il serait plus juste de dire le passage de l'état d'enfant à celui de femme, car on n'avait guère le loisir, en ces temps de fer et de feu, de s'attarder dans l'adolescence. Moustique, c'est le sobriquet dont l'a affublée une camarade de classe (cet âge est sans pitié !) et par lequel ses parents et ses proches l'interpellent affectueusement. Le surnom, on s'en doute, ne plaît guère à la fillette de quatorze ans, car il lui rappelle ses ''jambes qui prenaient racine sous le menton" et sa "poitrine à deux noeuds sur une planche". Moustique, pour sa part se voit papillon (et - ça le livre ne le dit pas - le deviendra. rappelons qu'Ivanka fut danseuse étoile, mannequin, championne de natation, et bien d'autres choses encore, qui ne dénotent pas un déficit d'épanouissement féminin !). Quoi qu'il en soit tandis que Moustique fait sa mue et se débat avec les fulgurances et les trous noirs de la puberté, d'autres blessures lui sont infligées, qui n'ont celles-là, rien à voir avec son physique. C'est l'Histoire, sous son visage le plus atroce, qui fait irruption dans sa vie. Le récit commence avec les préludes de l'attaque allemande contre la Yougoslavie, et s'achève avec la prise de pouvoir des Partisans de Tito. On sait depuis La chartreuse de Parme, que la guerre n'est jamais mieux racontée que quand elle est vécue à travers les yeux d'un protagoniste qui n'en perçoit que les répercussions minuscules sur sa propre existence, sans en comprendre le déroulement et les enjeux.
Le beau livre d'Ivanka Mikitch en est une confirmation supplémentaire. Il ne s'agit pas, ici, d'une bataille, bien sûr, mais de la guerre vécue par les civils : bombardements, exodes, pénuries en tout genre, atrocités ... À travers la mue de Moustique, et étroitement tissée avec elle, c'est donc toute l'histoire tragique de la guerre en Serbie qui défile, vécue en quelque sorte, charnellement par une adolescente qui découvre parallèlement les exigences exaltantes de la sexualité.
Sans jamais céder à la tentation de transformer son récit en livre d'histoire, l'auteur sait le parsemer judicieusement d'indications qui permettent au lecteur de suivre pas à pas l'évolution des rapports de force, et d'insérer les péripéties privées dans leur contexte macroscopique. À ce titre, ce roman autobiographique est aussi une contribution à la compréhension de la Serbie contemporaine.
Ivanka Mikitch a le talent rare de savoir évoquer tout le halo d'une époque particulière à travers quelques notations de couleur, de formes ou même d'odeurs. Sa phrase est incisive, précise, percutante ; elle ne s'attarde jamais à détailler ce que quelques traits bien placés ont suffi à suggérer. On n'admirera pas moins la fraîcheur de regard avec laquelle elle a su restituer tant d'années après - les émois et perceptions du monde d'une jeune fille en fleur. La vivacité du souvenir y est bien sûr, pour quelque chose; mais le talent de la romancière y est pour beaucoup.
Le livre, rappelons le, est sous-titré "de la guerre à l'amour". On n'a parlé ici que de la guerre. C'est pour mieux laisser au lecteur le plaisir de découvrir lui même l'autre versant de ce récit, qui n'est, évidemment, pas le moins attrayant !
Maurice Pergnier