Borisav Stankovic, par Jovan Ducic

Stankovic Bora profilL’œuvre littéraire de Borisav Stankovic est un grand livre de troubadour. C’est, avant tout, l’œu­vre d’un véritable poète de l’amour, et d’un cheva­lier du cœur. Dans ses récits sur le vieux Vranje, nul ne s’abandonne à rien d’autre qu’à la folie du cœur et à l’impétuosité du sang.

Ses nouvelles sont exclu­sivement des ballades sur le désir dont on languit pour la femme, le désir à cause duquel le monde s’effondre, et pour lequel il n’y a pas de remède. Tout ce qui existe sur la terre est au service de l’amour de l’homme pour la femme, et cela, uni­quement de l’homme jeune pour la femme jeune; et ce qui, dans la nature, est beau et terrible, ce qui, dans l’homme lui-même, est bien et mal, est au ser­vice des deux amoureux. Ainsi, selon Stankovic, l’homme et la femme sont, aujourd’hui encore, comme au lendemain du chaos, les seuls habitants du jardin divin, avec leur amour et leur tentation préoriginels.

C’est pourquoi la seule et vraie vie, pour cet écri­vain, réside uniquement dans la jeunesse et dans l’éternelle renaissance de l’amour pour l’amour. Ainsi, puisque l’amour est le seul mobile et la seule raison de toute survie, l’homme et la femme sont, aussi, les seuls problèmes de l’univers : et cela, à tra­vers l’amour qui est leur unique destin et unique mission. Ajoutons tout de suite que cet amour, dans l’oeuvre de Stankovic, se distingue de toutes les autres lois de la nature, et qu’il se trouve ici, tout entier, dans sa brutale pureté et sa fraîcheur première : la passion physique. C’est-à-dire dans ce qui l’exprime le plus sincèrement et le plus sponta­nément en l’homme. Ainsi, pour Borisav Stankovic, la vie existe seulement tant qu’existe l’amour, et l’amour existe tant qu’existent la jeunesse et la pas­sion. Au-delà de la jeunesse, il n’y a plus rien. Cette idée sur le temps de la jeunesse dans la vie confère à son oeuvre un charme et une ardeur empreints de tendresse, mais aussi d’une fervente conviction. De sorte que ses livres semblent plus profonds que bien d’autres ouvrages traitant des vérités les plus inti­mes de l’homme.

Cet évangéliste de l’amour de la femme a réussi, dès ses premiers écrits, à ensorceler sa génération, puis à transmettre ce même sentiment à ceux qui sont venus bien après. Et il est resté insurpassable et adoré. Stankovic a émerveillé nos contemporains parce qu’il fut le premier, dans notre prose, à parler du cœur avec le cœur. Dans notre art de la nouvelle, si froid jusqu’alors, il a introduit le feu et le sang, la jeunesse et l’illusion, la tristesse profonde, l’im­mense désespoir. Il est le premier à montrer, dans nos récits sur les petites gens, combien grande est l’aptitude de notre peuple pour l’amour, les boule­versements passionnels, les états d’âme complexes, la fascination érotique et les assauts meurtriers du sang amoureux. Ainsi, il demeure sans aucun doute, à ce jour, le plus grand représentant de notre érotisme. Tout ce qu’avaient donné, jusque-là, no­tre roman et notre nouvelle, sembla, après Stankovic, glacé et faux. Même ce qui n’était ni pédant ni livresque venait de la tête et restait confus; jamais du cœur, et encore moins du sang.

Il faut préciser que Borisav Stankovic est venu dans la littérature serbe d’une contrée située à la charnière même de notre proche Orient et de notre Occident balkanique. C’est justement là, dans son Vranje, que vient s’éteindre la vague de notre créa­tion épique, et que prend naissance, exclusivement, la vague lyrique. Cette vague s’est ensuite répandue sur une large région de la vieille Macédoine, comme en Bosnie, dans un sentiment fait de pro­fonds désirs nostalgiques, qu’on a appelé d’un mot turc, sevdah, et dans un sentiment de pesanteur de la vie, qu’on nomme dert. C’est-à-dire deux senti­ments qui, pour les autres provinces de notre rhapsodie héroïque, restent inconnus, semblent insuffi­samment serbes, et même insuffisamment slaves.

L’étranger qui suivrait cette voie pourrait se tromper sur la véritable psychologie du peuple serbe, sur la sensibilité de l’homme de chez nous et, particulièrement sur ses rapports avec la femme. Sofka n’est ni serbe de Serbie, ni serbe d’une autre contrée, ni même une femme slave. C’est la femme d’un chant d’amour turc du sud de la Serbie et en général d’un type sud-serbien et macédonien pure­ment provincial. C’est-à-dire, avant tout, un type de femme originaire d’un lieu exposé à tous les vents, très exposé, et particulièrement complexe.

En outre, il faut souvent considérer l’œuvre de Stankovic comme issue du vécu personnel de l’écri­vain, une sorte d’autobiographie dans une forme narrative, en quelque sorte son propre roman. Ce roman est empli des joies et des malheurs chiméri­ques d’un solitaire, enfermé dans son illusion sur la femme, et enchaîné à son utopie amoureuse. Cela ne signifie pas que Stankovic n’ait pas donné un as­pect véridique de la vie, et même de la vie d’une contrée très serbe, comme l’est Vranje, ancienne ville nemanjide du tsar Uglješa. De la vie d’une pro­vince, il est vrai, située à l’extrême frontière à l’est de la Serbie, et non de son cœur et de sa moelle où, peut-être, il y a moins de sédiments et de dépôt, mais plus de pureté ancestrale et de pureté éthique. Dans nos autres provinces, à ce qu’il me semble, vit un monde avec des sentiments un peu plus super­ficiels au regard de l’amour et de la passion pour la femme, mais cela est compensé par quelque chose de plus complexe et de plus viril, de plus profond, et peut-être même de plus mystérieux.

Dans ses rêveries et ses visions, ses sursauts et ses fièvres, desquels, dans sa propre vie, rien n’a été réalisé ni assouvi, le conteur Stankovic a haussé le ton en universalisant ses observations, et, enfin, a composé les mouvements de l’âme de ses person­nages selon ses caractéristiques personnelles, d ailleurs fortement prononcées. – Il faut avoir à l’esprit que ce fantastique sentimental a réellement vécu, et est mort, inassouvi et désespéré, avec une grande blessure au cœur et des péchés imaginaires sur l’âme. Tué comme un amant pris en flagrant délit d’adultère ! … J’ai bien connu Borisav Stankovic. Profondément moral en lui-même et extrême­ment réservé, Stankovic, mon ami, me parlait par­fois de la femme, même dans des conversations ordinaires de jeune homme, avec des frissons d’ef­froi et d’horreur, comme on ne parle que des trem­blements de terre et des pestes.

A cause, de, cela, je m’étais demandé à l’époque déjà s’il existait vraiment une ville dont les seuls habitants n’étaient que le poète et ses spectres … Et je me demandais s’il était courant que les gens d’une petite place provinciale, calme et endormie, vécussent d’une vie aussi agitée que celle que Stankovic peignait dans son Vranje, et cela au quotidien. Une chose est sûre : c’est que Borisav Stankovic y vivait lui-même constamment dans une atmosphère aussi brûlante, lui, le poète de cette contrée, de cette humanité, et de cette épo­que … Poète de sa ville, partageant personnelle­ment la vie de ces gens qu’il décrivait, il transposait en mots le plus essentiel et le plus significatif de ce qui se vivait au sein de cette humanité. Les poètes ne mentent jamais ! De cette manière, Stankovic a érigé sa propre personne comme la preuve essen­tielle et la plus sûre de sa vérité. C’est, sans nul doute, un magnifique cas littéraire, peut-être le plus rare en littérature.

Ceci dit, sa tsigane Koštana a vraiment vécu; de même qu’a vécu son Mitke; et aussi quelques autres personnages de ses récits. Ceux-ci sont tellement véridiques et saisis sur le vif, dans ses nouvelles, que certains exemples nous frappent. Ainsi la tsigane Koštana traîna un jour Borisav Stankovic au tribu­nal parce qu’il l’avait mise en scène, elle et ses amours. Voilà qui pourrait être la preuve que, dans la littérature, les grandes choses ne se laissent ja­mais inventer.

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Stankovic, par son esprit, est avant tout un auteur oriental, comme nous n’en avions jamais eu jusque-là. En peignant notre monde orthodoxe et primitif, encore aujourd’hui plein d’incroyables et profondément touchantes illusions sur la pureté et l’innocence, ainsi que la hiérarchie familiale de nos mœurs anciennes, Stankovic a introduit dans la lit­térature serbe une vie quasiment disparue, trop vite évanouie, et l’a peinte presque dans sa totalité. Il a été le premier, dans notre littérature, à y introduire notre famille ancestrale et notre foyer séculaire, no­tre iconostase et notre veilleuse domestique, et no­tre coing dans la malle. Ces atmosphères intimes, pleines des calmes et profondes vagues quotidien­nes du destin dramatique des petites gens balkani­ques, qu’on distingue difficilement ailleurs que dans leur propre milieu, ont étonné et fasciné aus­sitôt tout notre monde de lecteurs, par leur simpli­cité et leur sévérité, leur étrangeté et leur profondeur, leur âpreté, et leur délicatesse. Vranje, petite bourgade serbe frontalière d’autrefois, était, jusqu’à l’époque de Stankovic, à peine connue de par son nom, et parfaitement inconnue pour ses habitants. En dévoilant Vranje, Stankovic nous a réellement révélé un continent moral, complètement nouveau pour nous.

L’extrait de la postface du grand poète serbe Jovan Ducic publié dans l’édition française de  La Rose fanée – Copyright@2001 by Editions L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse