“Le livre de Blam”, par Claude Frauchaux

On se retrouve dans Le livre de Blam, comme dans le précédent roman de Tisma, L’usage de l’homme, à Novi Sad, Yougoslavie, dans les années de guerre et d’immédiat après-guerre. C’est là, dans cette ville de taille moyenne, située entre Zagreb et Belgrade, qu’est né et que vit Blam. Miroslav Blam, un Juif, à l’abord discret, de nature timide, au comportement effacé et subalterne. Petit homme aux prises avec les éléments déchaînés de l’Histoire, ballotté au gré des circonstances et devenant en dernier ressort le survivant type, au sortir d’épreuves trop grandes pour lui qui semblent avant tout le conforter dans sa tendance au repli sur soi.

On suivra Blam dans sa tentative pathétique d’approcher le spéculateur qui, pendant la guerre, a vendu la maison familiale. On comprend très vite que tout ce que tente Blam sera de pure perte. Il ne fait pas le poids face à tous ces gens qui brassent l’argent, se débrouillent en toutes situations et défient l’adversité. Blam est de la race des écrasés, mais il arrive que ces écrasés soient aussi les survivants. Leur victoire sur la mort repose sur leurs défaites permanentes dans la vie, comme si à force d’être annihilés ils devenaient invisibles pour le destin lui-même.
Comme dans L’usage de l’homme, Alexandre Tisma se montre un virtuose dans l’art de jouer avec le temps. Les souvenirs, les rêveries, les dialogues imaginaires se superposent constamment aux moments du présent narratif. Le passé est si présent de par la guerre dont on vient d’émerger, qu’il prend un relief saisissant. La femme, cette femme, sa femme, qu’il a entrevu l’espace de quelques secondes sur un trottoir depuis sa banquette d’autobus, faisant des adieux à celui qui ne pouvait être que son amant, cette image est-elle du passé ou, par le jeu de l’obsession mentale, devenue élément vivant du présent vécu ? Et cet homme, son ami, à qui il rétorque dans une conversation imaginaire, peut-on dire qu’il est mort? Et Clam lui-même, est-il celui d’avant la guerre, de pendant la guerre ou ce survivant blafard et inexistant d’après la guerre?
On lui écrit, par exemple. Lili lui écrit, Lili le premier, le grand amour de Miroslav. D’Italie, de Suisse, d’Allemagne. Elle tente de le retrouver, à l’adresse qu’il avait durant l’occupation. Mais les lettres reviennent à leur expéditrice avec la mention inconnue.
Et si elles étaient arrivées. L’imaginai-ton du lecteur se’ substitue à celle de Tisma et celle de Clam. Et si elles étaient arrivées, l’histoire aurait basculé. Miroslav et Lili se seraient retrouvés et auraient tout repris à zéro. Faut-il parler de destin ou de hasard? Clam paraît le héros même des histoires de hasard. Son incertaine existence paraît tirée aux cartes par des joueurs indifférents. Le destin se dérange-t-il pour un Clam? Le hasard peut suffire à expliquer cette impossible survie dans un monde où chaque faux pas vous précipite dans la mort. Survivant Blam témoigne pour le hasard, qui choisit dans le désordre, les forts ou les faibles, les colorés ou les gris, les malins ou les victimes.
On pense parfois à Tchekhov en lisant Tisma. Le Tchekhov des solitudes poignantes et des monologues qui se voudraient dialogues. Comme le petit Vanja qui écrit à son grand-père, lui raconte tous ses malheurs et déverse le trop-plein de sa souffrance dans des lettres qui ne trouveront jamais leur destinataire. Ou encore, le cocher de Tristesse qui se confie à son cheval, le lecteur s’immisçant dans ce carrefour de la confidence imaginaire, entrant dans la tête ruminante des ressassements douloureux. Les lettres de Lili ne trouveront pas Miroslav. La vie reste cet éternel malentendu où bonheurs et malheurs alternent, sans qu’il puisse être dit que tout cela ait un sens. Blam, d’ailleurs, ne vit pas assez pour susciter à lui seul l’ébauche d’une signification que prendrait sa vie. Blam regarde vivre les autres. Il est le témoin au regard blanc, celui devant qui les autres se révèlent. Environné de partout par des passions, des avidités ou des trahisons, il traverse la vie, imperturbable. Somnambule parmi les vivants, anémié de l’âme, résigné avant même d’avoir éprouvé.

On pense étrangement au roman picaresque, où le picaro n’existe que comme catalyseur et révélateur. Mais un picaro en négatif, aussi terne que son glorieux prédécesseur pouvait être haut en couleurs. Le résultat est le même : les hommes se révèlent, leurs intérêts se dévoilent. Les instincts refont surface et la géographie des classes sociales se déploie dans tout le faste de son hypocrisie.
Ce Blam, finalement nous ressemble ; même si nous n’avons pas forcément ses lâchetés. Sa neutralité agit comme le dénominateur de toutes les intériorités. Comme si derrière nos singularités, affichées avec éclat, nous étions tapissés de ce tissu passe-partout uniforme. Ne sommes-nous pas chacun le témoin de tous ? Ne sommes-nous pas l’objet d’un hasard plus ou moins heureux? On dirait que le livre de Tisma nous désigne de cette question dérangeante: Clam n’est-il pas ce que vous seriez dans des circonstances analogues ?

Le Livre de Blam atteint cette part de nous qui est celle qui reste lorsque tout chavire et sombre. Livre, par excellence, de la survie, il rejoint le lecteur là où il est le plus seul. Moins polyphonique que L’usage du Monde, il ne lui cède en rien à ce qui était sa valeur centrale : l’homme au plus fondamental, indestructible autant que vulnérable. Sans concessions, sans échappatoires, sans alibis. Et, pour cette raison, Alexandre Tisma, avec son courage tranquille et cette sérénité au cœur même de l’horreur, apparaît progressivement comme l’un des romanciers qui a pu et su mettre le roman au registre de notre univers contemporain.
Claude FROCHAUX

Journal littéraire de L’Age d’Homme – Suisse