L'exil
est présent dans la vie et les œuvres de beaucoup d'écrivains auxquels je suis
le plus attaché. De l'éblouissement qui fut le mien, en ma jeunesse, à la
découverte de Thomas Wolfe, jusqu'à ceux qui sont à la fois, aujourd'hui, nos
auteurs et mes amis - qu'il s'agisse de Georges Haldas et de Pierre Gripari,
tous deux à moitié Grecs, ou de Vladimir Volkoff et d'Alexandre Zinoviev -, je
me retrouve toujours au milieu de gens qui ne seront jamais tout à fait établis,
dans un monde où je ne tiens pas moi-même longtemps en place, semblable aux
Gitans de mon enfance. J'aime certes rester avec les miens, mais je ne puis
m'empêcher de ne me sentir nulle part vraiment chez moi, comme si l'on
m'appelait toujours ailleurs.
D'ailleurs, il en va de même avec la littérature. J'avais treize ans lorsque,
je m'en souviens, j'ai lu la Vie de Dante de Boccace. Or, ce qui m'a frappé et
m'en reste, c'est que Dante ait été contraint de quitter sa Florence natale; et
c'est avec une intensité analogue que j'ai ressenti l'arrachement qu'on peut
éprouver loin de la terre de son enfance, tel que l'a évoqué Thomas Wolfe.
Comme si l'exil était ancré en moi, et c'est cela même je
crois, comme cela a toujours été : comme si tout avait été conçu dès l'origine
pour l'exil et la nostalgie; comme si tout était soumis à jamais à la même
fatalité que je sentais si présente dans la vie de ma mère, pour cette tristesse
qui est à la fois une joie; comme si les racines étaient désormais inversées,
tournées vers le ciel.
Cette nostalgie et cette aspiration, nous les retrouvons à chaque page de
Migrations de Milos Tsernianski qui est, à l'automne 1986, le dernier
grand titre paru, en coédition avec Julliard, de mon catalogue rêvé.
Le mystère de ce poète tient à sa façon de toucher nos fibres les plus
intimes, avec les images les plus simples et les plus concrètes. Il y a, je
crois, en chaque individu, des noyaux sensibles où se concentrent les émotions
dont, souvent, nous n'osons pas avouer l'existence, parce qu'elles paraissent
découler de la plus insupportable sentimentalité. Quant à moi, je me suis
demandé à maintes reprises ce qui me faisait pleurer à coup sûr; et chaque fois
je me suis dit que c'était ce moment où deux êtres se rapprochent l'un de
l'autre par le fait de la reconnaissance d'un lien profond ou d'une aspiration
commune. Qu'une attente puisse être récompensée, qu'une quête aboutisse à une
illumination ou qu'un simple élan trouve un répondant me semble également
miraculeux. Ce peut être, chez Shakespeare, le père aveugle qui reconnaît son
fils. Ou c'est, dans Vie et destin de Vassili Grossman, la vieille qui,
surmontant sa haine, donne un morceau de pain à un officier ennemi. Il s'agit là
d'une impulsion fondamentale qu'on retrouve chez tous les grands écrivains.
Toutes les grandes scènes d'amour, aussi bien, sont des lieux de reconnaissance,
où des alliances se trouvent scellées. Le christianisme lui-même est une
reconnaissance, et l'alliance scellée avec un autre monde. Et nulle tradition ne
peut survivre sans cela.
Les personnages de Migrations, qu'ils cherchent à regagner leur pays
natal ou à en trouver ailleurs un autre qui lui ressemble, sont en quête d'une
terre promise. Mais pour les uns et les autres, la nostalgie demeure. C'est que
le poète se rappelle à jamais ses propres arrachements et l'exil attaché à notre
condition, avec la même émotion que toutes celles qu'il nous communique. Qu'il
suggère une main passant sur l'horizon, ou qu'il parle de l'infini cercle bleu
du ciel, et nous nous retrouvons aussitôt dans la situation de l'homme nu face
au cosmos.

C'est un livre de pèlerinage et c'est une chronique qui représente, à mes
yeux, la seule façon de traiter l'Histoire sans la soumettre à quelque
interprétation que ce soit, à égale distance de la fresque réaliste et de la
légende, avec des personnages qui nous sont à la fois tout proches, physiquement
présents, et comme nimbés de l'aura d'un autre monde. Je ne vois pas d'exemple,
en littérature, où l'épique et le lyrique se confondent en une telle symbiose.
Aucun trait de psychologie explicative n'encombre jamais le récit qui a la
vigueur et la majesté d'un grand chant épique. Mais celui-ci se trouve enveloppé
dans un tissu émotif qui signale, alors, le rôle déterminant joué par la femme.
D'où cette constante tension, et cet enrichissement réciproque, entre le monde
héroïque des migrants et l'univers de la femme se confondant à celui de la mère
Serbie.
Le protagoniste des Migrations découvre en songe, dans l'obscurité
d'une prison, qu'il n'a jamais, du vivant de sa jeune femme disparue, réellement
fait attention à elle ni répondu à son amour. Dès lors, il renonce à toutes les
femmes qui s'offrent à lui sur son chemin, cherchant néanmoins, à travers la
Russie, celle dont il pressent qu'elle l'attend ailleurs. Mais il ne s'agit pas
là d'un drame romanesque ou d'une fable édifiante : c'est une situation d'ordre
métaphysique que nous retrouvons dans le mythe fondateur de la Serbie.
A la veille de la bataille de Kossovo, en 1389, le prince Lazare s'est trouvé
confronté à ce dilemme : vaincre son adversaire et renoncer au ciel, ou gagner
celui-ci en perdant la bataille terrestre. Le prince Lazare choisit de perdre la
bataille et ce furent, ensuite, cinq siècles d'occupation turque.
Cette interrogation portée sur nos liens avec le Ciel imprègne le
chef-d'œuvre de Milos Tsernianski, en lequel je vois le livre de toutes les
fidélités et de toutes les nostalgies.
*en 2006.