"
Il a forgé la première identité du peuple serbe, et c'est à partir de lui que
nous savons qui nous sommes, ce que nous sommes et à qui nous appartenons.
"
La
construction de l'église est l'édification de nous-mêmes.
Un des plus grands miracles du plus grand de nos
thaumaturges est en train de s'accomplir de nos jours. C'est le miracle de la
construction de l'église Saint Sava1 sur le Vratchar2.
Ici, tout est miracle : et là où elle est construite, et qui la construit, et
quand on la construit.
Nous bâtissons notre plus grande église alors que
notre foi est au plus bas. C'est la génération déchristianisée, d'une époque
sans Dieu, qui l'entreprend. La génération d'une époque où l'on croyait que les
églises ne serviraient plus à rien et où l'on était sûr que l'on en construirait
plus d'autres, en cette époque indue qui a vu naître, pour la première fois dans
l'histoire, des villes privées d'églises.
Dans le Belgrade de l'après-guerre, depuis un
demi-siècle, aucun lieu de culte n'avait été construit. Aucun - pas même le plus
petit. Celui dont la construction est en cours aujourd'hui est donc le premier
et l'unique, seul autorisé in-extremis - et si difficilement ! Et ce sera la
plus grande église du monde orthodoxe, l'une des plus monumentales du monde
entier. Ce sera le plus grand temple de Dieu construit à notre époque, par
quelque nation ou religion que ce soit.
Belgrade, tête nue se couvre d'une coupole surmontée
d'une croix qui, dit-on déjà, sera visible depuis Sofia. Il en a été souvent
ainsi dans l'histoire serbe : une longue absence, un oubli prolongé où rien
n'est possible - et soudain le sursaut de la mémoire, puis tout revient et tout
se rassemble. C'est à la génération la moins méritante, celle qui n'a su payer
aucune dette, qu'échoit d'acquitter la dette la plus grande, la dette envers
celui à qui nous devons le plus.
Et ce n'est que justice : c'est la génération qui a
bâti le moins d'églises qui devra bâtir la plus grande, cette génération qui a
tant détruit et si peu créé !Les églises étaient bien le dernier de nos soucis,
et nous n'avons maintenant rien de plus pressant que de construite l'église de
Saint Sava ! À l'heure où l'on ne construit presque plus rien, nous construisons
l'église de Vratchar ! Car ce qui est en train d'être construit, c'est ce dont
l'on ne peut se passer, c'est ce que l'on doit bâtir.
Nous bâtissons l'église de tous les rassemblements
alors même que nous sommes plus dispersés et plus divisés que jamais. L'église
que nous n'avions pas bâtie au long des siècles, alors que nous étions plus
riches, plus fidèles, plus unis et plus dignes - nous la bâtissons maintenant
alors que nous sommes plus dispersés, plus divisés et plus appauvris que jamais
; sans foi, égarés et errants.
L'église que nous construisons ne peut être bâtie
que par tous, elle ne peut être l'oeuvre d'un parti, d'une fraction.
Nous érigerons la plus grande église de l'univers
chrétien alors que nous avons la plus petite taille nationale, alors que nous
sommes dévalorisés à nos propres yeux, effondrés aux yeux du monde. Nous
érigeons la croix la plus visible dans les Balkans au moment même où nous ne
savons pas vers où il faut diriger les regards, vers quoi lever les yeux.
Nous en élevons l'autel sur de vieilles et larges
fondations, alors même que chacune de nos pierres vacille et que nos fondements
s'ébranlent. L'église dont la signification profonde est lumière - alors
que tout sens en nous s'est obscurci. Et peut-être ne pouvait-il en être
autrement. Maintenant nous savons que tout ce que nous avons appris et acquis
est à mettre au profit de cette entreprise. C'est là que tout ce qui est serbe
s'assemblera, c'est là que l'incommensurable élira Sa demeure ; l'invisible S'y
découvrira.
Par cette église de Saint Sava, le peuple serbe -
selon le mot heureux du Patriarche Dimitri3 - aura perpétué ce qu'il
avait reçu de son passé. Par cette église nous recouvrerons la perspective que
nous avions perdue. Cet édifice, inauguré par un État orthodoxe, fut interrompu
par la guerre. Il fut ajourné et remis en temps de paix, sans bombardement, ni
occupants étrangers. II avait été écurie, puis garage, il faillit devenir
cirque. Lorsqu'il eut accompli sa "passion", lorsqu'il eut passé par le feu,
l'humiliation et les moqueries - beaucoup de ceux qui lui avaient été opposés
devinrent ses adeptes et ses partisans.
Il y eut des jours ou aucun Serbe au monde ne
pouvait croire que l'église de Vratchar pût jamais être bâtie. Longtemps les
murs de Saint Sava eurent un aspect d'abandon, l'aspect du foyer éteint du
peuple orthodoxe serbe. C'est bien pour cela que la construction de l'église de
Saint Sava est comme une autre résurrection, une nouvelle preuve que ce que nous
ne savons pas est plus profond que ce que nous savons, que toute puissance est
limitée dans le temps, qu'il est une Raison qui dépasse toute raison, une
Toute-Puissance qui excède la puissance. C'est pour cela que l'église de
Vratchar est plus grande que nous, plus profonde que notre raison, de même que
l'image de Saint Sava grandit de siècle en siècle.
Ce n'est pas nous qui construisons l'église, c'est
l'église qui nous construit. Nous ne recueillons pas pour l'église, nous nous
recueillons nous-mêmes. Si elle doit avoir la plus grande envergure c'est pour
se maintenir au-dessus des abîmes et des précipices qui sont les nôtres, pour
pouvoir nous enseigner ce qu'il faut faire et ce que nous devons être - car
comment pourrait-on être Serbe si l'on n'est point humain ?
L'incinérateur
cherchait un lieu pour le bûcher, le saint pour son église.
Le lieu de l'église a été élu par le saint lui-même,
il y a trois siècles, en ces jours de mai où ses reliques subirent le martyre du
feu. Le plus profond de nos visionnaires a amené la haine aveugle de
l'incinérateur de ses reliques à commettre son sacrilège sur le point culminant
de la future capitale du peuple de Sava.
L'incinérateur cherchait un lieu pour le bûcher et
le saint pour son église. Et, depuis lors, ces deux principes se combattent. Le
feu ne souilla pas le saint, il éclaira l'esprit de son peuple. Le bûcher devint
une lumière éclairant la Vénérable Croix - et il a guidé le cheminement du
peuple serbe à travers les ténèbres de l'histoire.
Le lieu d'incinération de Vratchar est devenu le
foyer spirituel du peuple serbe. Ce bûcher nous a rassemblés et réchauffés, ce
foyer nous a spiritualisés. Cet étendard de feu nous a guidés à travers toutes
les batailles et tous les calvaires de libération. Ce foyer est devenu la
prunelle ouverte de l'oeil de Saint Sava, le regard de l'âme du peuple, la
colonne de feu autour duquel nous nous rangeons.
Les cendres de Sava se sont retrouvées dans tout
foyer qu'un Serbe aura attisé. Nous sommes liés par ces cendres, ces cendres
sont parmi nous.
Sur le Vratchar le martyre d'outre-tombe de Saint
Sava se joint au martyre du peuple serbe. Saint Sava n'est que la tête de file
de la lignée ininterrompue des Serbes qui, jusqu'à nos jours, sont allés au feu
pour la seule raison qu'ils se signaient de la croix de Saint Save et qu'ils
appartiennent à la foi orthodoxe qui fut celle de saint Sava.
L'église
de saint Sava n'appartient à personne, Nous lui appartenons tous.
Car qui bâtit l'église de Saint Sava ? Ce sont ses
cendres qui la bâtissent, elle se bâtit par elle-même. Elle se bâtit par ces
murs de fondation qui persistèrent et qui ont eu gain de cause par
eux-mêmes6. La brèche qui s'ouvrait au coeur noirci de la
Ville-blanche (Belgrade) criait d'elle-même. C'est comme si les pierres de Saint
Sava se ressemblaient d'elles-mêmes sur le Vratchar, tel le bâton de Saint
Sabbas de Jérusalem qui s'était incliné de lui-même à l'entrée de Saint Sava
dans l'église à Jérusalem7.
Les cendres du saint
"dispersées à travers toute la serbité" se sont unies à chaque parcelle de terre
de son pays. Chaque étincelle est tombée dans le coeur d'un Serbe, chaque éclat
est devenu comme une lueur s'éclairant où qu'il se trouvât.
Sur le Vratchar notre Christ8 fut non
seulement crucifié, mais aussi brûlé. La terre serbe n'est pas passée seulement
par le Golgotha mais par le feu aussi. Le martyre post mortem de Saint Sava ne
s'est pas achevé sur le bûcher de Vratchar : de même qu'il apparaissait de son
vivant en tout lieu et en chaque maison, de même il a souffert après sa mort en
de multiples endroits et sous divers noms. Saint Sava naissait au cours des
siècles dans les os de ses enfants - os toujours reconnus et de nouveau brûlés.
Dans la Miléshéva9 délaissée et désertée, les Turcs
crevèrent sur les fresques les yeux du Saint roi Étienne le Premier
Couronné10, et des rois Radoslav 11 et
Vladislav. À Krushédol ils brûlèrent les reliques du dernier despote
Brankovich12.
Et qui d'autre a pu être brûlé dans l'église
de Glina13, si ce n'était Saint Sava ? Qui d'autre a pu
souffrir le martyre à Jadovno14 et à
Jasenovac15 - le plus grand martyrologe dans les plus longs
diptyques du peuple serbe ? Qui d'autre que Sinan Pacha a pu mettre le feu au
patriarcat de Petch en 198116 ?
Quiconque a souffert le
martyre a souffert sur le Vratchar, et quiconque a été jeté au feu, c'est sur le
bûcher de Vratchar qu'on le jetait.
En tous ces briseurs de croix, en tous les brûleurs
d'hommes de cette époque, nous reconnaissons ceux-là mêmes qui étaient sur le
Vratchar en ce vendredi Saint du 27 avril 159417. Ce sont eux qui
attisent le feu en le nourrissant de nos os, dont ils n'ont jamais assez. Ainsi
pouvons-nous dire, avec le poète populaire :
Ce ne fut pas Pierre Zimonich,
Ce ne fut pas Sava Trlaich,
Ce ne fut pas Platon
Jovanovitch18,
Pas non plus les écoliers de Serbie19,
Ni les enfants de la Kosara20,
Ni tous ceux qui n'ont pas eu
de tombe,
Mais ce fut encore Saint Sava.
C'est pour cela que sur le foyer du Vratchar s'érige
l'église-mémorial à toutes les cendres serbes, à tous ceux qui furent mis à mort
par tant de mains et en des temps différents, à tous ceux qui ne seront jamais
morts pour nous. Les chaînes de montagnes des cendres serbes s'étendent à
travers la planète.
C'est pour cela que l'église de Saint Sava doit être
la plus haute, et la croix qui la sommera, la plus grande et la plus droite, car
c'est la croix unique érigée pour le peuple innombrable qui repose sans croix
dans la terre du Saint Sava.
C'est pour cela que l'église de Saint Sava n'est pas
seulement une église, encore moins un simple bâtiment, un édifice, ni même un
monument du calvaire de ce qui nous est le plus sacré, ni l'église consacrée à
un Saint - pas plus que le champ du Vratchar n'est un champ parmi d'autres.
L'église de Saint Sava n'appartient à personne, nous
lui appartenons tous. Ce que l'on peut diviser n'est pas Saint Sava. Son église
est l'édifice de tous les temps, construite par toutes les générations, par tous
nos patriarches, pasteurs, aïeuls et pères. Alors même que sa construction était
en suspens, elle se préparait d'elle-même. Et lorsqu'on cessa de la bâtir elle
ne fut point désertée.
Elle a été bâtie par toutes nos églises, de Skadar à
Zadar, de Mostar à Kotor, de Chilandar à Budapest, de Gomirïé à Gorniak, de
l'église de Saint-Sava érigée par Saint-Sava à Sidney, Johannesbourg,
Buenos-Ayres, Los Angeles, Sacramento, Vancouver, Edmonton, Libertville,
Milwaukee, New-York, Cleveland, Toronto21...
Nous ne la bâtissons pas à l'époque que nous avons
choisie mais à celle qui nous a choisis. Nous la bâtissons élevée pour qu'elle
nous élève. Nous la bâtissons haute afin de nous élever à sa hauteur. Nous la
bâtissons au nom de tous ceux dont nous portons les visages, au nom de ceux que
nous avons remplacés ici-bas.
Celui qui jadis bâtit Jitcha22,
Studenica23 et Chilandar24 nous édifie pour que nous
édifions l'église de Saint Sava. Ce n'est pas pour conserver la mémoire de Saint
Sava que nous la construisons, mais pour qu'il nous préserve (de l'oubli). Ce
sont aussi nos tombeaux vagabonds qui ont l'ombre la plus longue, l'ombre qui
par-delà les sept océans tombe sur le visage même de notre patrie.
La bâtissent aussi nos amis des autres nations et
des autres religions, ces frères de souffrance avec qui nous avons partagé la
croix et le sort de l'histoire25. Elle est bâtie aussi par le saint
inconnu, celui que Dieu seul connaît.
L'église de Vratchar ne peut être construite que par
nous tous, à condition que personne ne fasse défaut, "même pas le ver sous
l'écorce de l'arbrisseau".
Elle a un peuple suffisant pour être bâtie, elle
sera à l'échelle de ce peuple. Si tous y contribuent elle sera plus précieuse
que si un seul donnait tout. C'est celui qui n'a rien qui donnera le plus. Nous
donnons pour être plus riches, personne n'en sera plus pauvre ; nous donnons
pour être agrandis, personne n'en sera diminué. C'est pour nous surpasser
nous-mêmes, et non pas pour surpasser les autres églises.
Elle nous enseigne ce qu'il faut faire de nous-mêmes
pour lui être utile, et nous ne savons pas encore ce qu'elle pourra nous
demander. Suivons-la pour voir où elle nous conduira, pour comprendre ce que
nous bâtissons. Soyons à son service - nous avons suffisamment été au service de
ce qui nous est inférieur. Ce sera une occasion de mesurer combien nous lui
appartenons. Si nous lui répondons tous, nous saurons qu'elle est nôtre. Que
nous avons tous une part en ce qui est indivisible.
Ce qui est divisible n'est pas Saint Sava. Chacun y
trouvera la porte pour entrer. Celui qui n'entre pas - n'aura plus où entrer ;
celui qui n'y contribue pas - n'aura plus à qui donner, celui qui n'y trouve pas
son église - n'en trouvera point d'autre. Il serait même indécent de solliciter
et de convaincre pour cette église : malheur à la nation qui n'aurait pas
contribué pour une telle oeuvre.
L'église de Vratchar appelle ses enfants, où qu'ils
se trouvent, quels qu'ils soient, à s'incorporer à son édification. Elle leur
désigne et leur indique la place qui leur est réservée. Elle leur suggère
directement comment s'y consacrer et quand il faut s'y incorporer. De même que
Saint Sava guidait et sauvait les égarés, de même aujourd'hui c'est l'église de
Saint Sava qui les interpelle et les trouve. C'est justement pour cette raison
que l'église de Saint Sava n'a jamais eu une signification aussi profonde que de
nos jours.
On pourra voir sur l'église qui s'y est refusée, et qui s'y est
abstenu ; elle ne pourra le remplacer. On pourra le voir sur ce corps de Saint
Sava que nous sommes en train de reconstituer sur le Vratchar, sur ce corps dont
nous sommes les parcelles.
Les
Chaînes de Saint Sava
C'est peut-être la tradition des chaînes de Saint
Sava qui nous donnera le meilleur des enseignements sur la manière de contribuer
à l'édification de son église.
Un miséreux, n'ayant rien à poser sur la châsse de
Saint Sava à Miléshéva, - prit la crémaillère de sa pauvre maison. Ayant honte
de la porter nue, il l'enveloppa dans ses haillons de misère pour la déposer
contre la châsse. Quelques temps après, des gens riches et notables remarquèrent
le paquet, s'étonnèrent d'un don aussi pauvre et ordonnèrent qu'on le jetât
dehors.
Aussitôt la châsse de Saint Sava commença à
trembler, les flambeaux des cierges vacillèrent et s'éteignirent. Cloués sur
place par une force inconnue, ces gens ne purent s'en délivrer que lorsqu'ils
eurent remis à leur place les chaînes de la crémaillère et qu'ils les eurent
baisées.
La tradition serbe dit que c'est ainsi que l'on
connut l'existence de ces chaînes et qu'on les vénéra.
La
Géographie Serbe est une Biographie Appliquée de Saint Sava
Le pays serbe tout entier est orné du nom de Saint
Sava, depuis le champ de Sava près de Chilandar, en passant par la rivière
Sava, Savina, Savinac, Savova, Savovska, Savanovac, le village de Sava,
jusqu'à la source de Sava au sommet du Mont Durmitor.
Sur les pas de Sava, à travers le pays de Sava, on
peut voyager de monastère de Sava en couvent de Sava. La géographie serbe est la
biographie appliquée de Saint Sava.
Les pas de Sava l'ont marquée à jamais :
falaises, collines, sources, monts escarpés, "selles", "chaises", " tables",
"repos". Ainsi sont perpétués ses chaussons de pierre, ses lits pétrifiés, ses
bâtons et jusqu'à la gourde dont il buvait l'eau. Les côtes de Saint Sava on
laissé leur empreinte à jamais dans le paysage. C'est la plus grande côte que
l'un de nous ait eu, et nous en sommes tous issus.
Saint Sava a visité tout lieu - ou du moins,
l'a-t'il béni de loin avec son bâton. Aussi, tout matériau de cette église
porte-t'il déjà l'empreinte de Saint Sava, et c'est pour cela que tout doit être
incorporé dans cette construction - y compris le loup de la montagne, dont Saint
Sava est le berger26.
En elle doivent se refléter les lacs de Plav,
de Moratcha, de Tchumich, le Lac Noir et les autres, car ils
furent créés par Saint Sava. Comme le cours d'eau de Sava - qu'il créa pour ne
pas être rattrapé par Saint Paul.
En elle encore on doit entendre le Torrent de
silence sur la Tara près de Kolachin - qui se tait encore, car Sava le
lui a ordonné pour qu'on l'entende parler. Et l'étendard des insurgés de Banat",
et la cloche de la Grande École28, à l'effigie de Saint Sava. Et le
coude de Sava près de Priyepolie, où, fatigué, il s'était appuyé. Et
Tsarevats, dans la région de Pojarevac, connue pour le vent
"Koshava", le seul village où "Koshava" ne souffle pas car c'est
Saint Sava qui l'en a exempté et béni.
En elle doivent être rassemblés tous
les "bâtons" (sceptres)" que Sava oubliait - délibérément - un peu partout, car
ceux qui les détiennent ne peuvent plus s'égarer, et ce sur quoi on en fait le
signe de croix ne peut s'épuiser. Et Polumir ("Demi-paix") entre Rashka et
Kralievo où il réconcilia 30 - à demi - ses deux frères ennemis.
Et le Tubercule de Sava, et l’Œil de Sava, et le Rocher de
Sava dans le Vardar, et le Mont Sava à Grahovo et tous ceux qui font
le jeûne de Sava dans Baniya et Lika, pour qu'il préserve leur
bétail des loups.
Et les vestiges des nombreux sarcophages de pierre dont on
affirme que ce sont ceux où Saint Sava se cachait pour tromper l'ennemi. Et la
chasse de sa translation en bois odorant, dans laquelle il fut porté par les
moines de Miléchéva "à travers les chemins escarpés et impraticables", et que
l'on conserve dans la Sainte Trinité de Plevlia - chasse, qu'il n'y a guère, un
musulman utilisait pour y conserver ses poires sans qu'elles se perdent et leur
donner un agréable parfum.
Et ces sanctuaires des environs de Belgrade, à
Ripanï, à Vintcha, à Kaludierica, et à Rakoviva, où
il fut un moment caché par les moines avant le bûcher de Vratchar.
Dans
l'église de Saint Sava nous communierons enfin au vin de Sichevo, car
c'est à Sichevo que l'on a donné du vin à Saint Sava lorsqu'il demandait de
l'eau - ce qui valut au pays d'abondantes vendanges.
Saint
Sava est la somme des aspirations serbes au bien.
"L'indigne, l'inutile et inepte moine Sava" -
ainsi qu'il se désignait lui-même31 - est le symbole de toutes les
aspirations serbes au bien.
Sava est le "nom commun" de notre peuple. C'est
pour cela que ce peuple rattache à Saint Sava tout ce qu'il a et tout ce qu'il
sait : grottes et livres, arts et métiers, sources, fruits et arbres. "Sur
une seule tête repose toute la gloire révolue".
Quatre siècles se sont écoulés entre Saint Sava et
Saint Basile d'Ostrog32, mais la tradition populaire veut que Saint
Sava ait béni la mère de Saint Basile lorsqu'elle lui donna de l'eau de pluie
après avoir lavé la coupe. Saint Sava lui dit : "De toi sortira le corps très
pur".
Tout ce qui est bien l'est parce que c'est Saint
Sava qui l'a béni. Tout ce que l'on ne comprend pas est expliqué par Saint Sava.
À Sretenie se sont rencontrés les frères de Saint Sava, à
Peruchica il a lavé les sabots de son cheval, à Srebrenica il a caché un
trésor ; c'est à Smishljane qu'il a médité et la Butte Blanche à
Kopaonik était noire avant d'être bénie par Saint Sava ; Yelika
(sapin) est verte parce que Saint Sava s'y est reposé lorsque le Seigneur lui
est apparu pour l'appeler au ciel... II ne faut pas d'étonner devant le bonheur
de quiconque a vu Saint Sava visiter sa maison.
Saint Sava est notre saint
le plus national, il condense toute notre compréhension du christianisme. Son
mérite est de nous avoir introduits dans le christianisme par des gens de chez
nous, et que nous ayons été comptés parmi les chrétiens sous le nom qui est le
nôtre. Notre intercesseur céleste commun, "le seul qui, en dehors du Christ nous
appelions maitre", s'est identifié au Christ et a subi son martyre.
Domentian33 écrit que le Christ l'a élu dès les entrailles de sa
mère.
Le
peuple et ses chants ont placé Saint Sava au commencement du monde.
Dans nos contes populaires, le personnage le plus
présent est Saint Sava. Les noms des personnages de l'Évangile y ont été
remplacés par celui de Saint Sava. Moïse a sauvé les fils d'Israël et Sava les
Serbes. Le Christ a maudit la figue et Saint Sava la cerise et le bouleau. Les
thèmes du Livre de Job, où Dieu met à l'épreuve le juste, celui qu'il aime le
plus, sont les plus fréquents dansia littérature populaire. Saint Sava, lui
aussi, et à l'épreuve son peuple des siècles suivants.
Lorsque le mendiant
lui tend tout ce qu'il possède - les vers de ses plaies - il voit dans sa main,
en place des vers, des ducats. Et quand le miséreux, le Job serbe, accepte - car
il ne possède rien d'autre - de faire rôtir son propre enfant, il retrouve
l'enfant dans le four jouant avec une pomme d'or.
C'est Saint Sava qui a
enseigné aux Serbes les métiers qui sont plus anciens que lui et il a participé
à la création du monde qui l'a vu naître. La chanson populaire l'a situé au
commencement du monde:
Dieu a les étendues célestes,
Saint Pierre les chaleurs de la Saint Pierre,
Saint Sava les glaces sur
les eaux.
C'est lui qui a repris le Soleil à Satan et l'a
rendu à Dieu. C'est lui qui nous a arrachés à la gueule du loup, il nous a fait
sortir du monde d'en-bas pour nous emmener dans celui d'en-haut. Alors qu'un
homme se plaignait à lui de son sort, Saint Sava lui conseilla: "Console-toi
du sort commun des hommes, afin que nous n'importunions pas Dieu pour toi
seul."
De même qu'il était devenu le père (spirituel) de
son propre père, ce caloyer34 est le père de tout le peuple
serbe35.
A cause des miracles de
Saint Sava Tous les Etats slaves le louent. *
De même que Saint Pierre était tisserand, et que le
Sauveur avait appris le métier de menuisier, Saint Sava est devenu le saint
patron des artisans serbes : cordonniers, drapiers, cordiers, selliers.
Saint Sava est à la base
même de l'homme serbe.
L'ombre et les pas de Saint Sava sont les premières
images de sculptures du pays serbe, mais c'est lui qui fit venir en Serbie les
premiers grands peintres et sculpteurs. Il a fondé les premières cellules
hésychastes, mais ces cellules ont été nos premières salles de classe et nos
premiers hôpitaux, et leurs habitants furent premiers écrivains et traducteurs.
Il introduisit le jeûne obligatoire, mais la lecture
l'était aussi. Il fit durcir les genoux des moines, mais jeta les bases des
règles du Droit et de l'Etat36.
De son sceptre il faisait jaillir les sources, mais
il fit vivre aussi la première phrase saine en langue serbe. Il apprenait aux
femmes à ne pas rompre le fil sur le métier, mais il fit en sorte de ne pas
laisser arracher les pousses de son peuple, pour que le patrimoine ancestral ne
dépérît point.
Il enseigna à la couturière à coudre avec un fil
court, mais il écrivait avec l'art suprême, l'art de l'intériorité.
D'après la tradition populaire, avant Saint Sava les
Serbes forgeaient le fer à froid. Il leur enseigna à le chauffer à blanc, mais
embrasa encore plus leur coeur pour la croix vénérable et la foi orthodoxe. Il
redressa nos pas, mais aussi notre esprit. Il a béni le lait pour le rendre
blanc, et notre âme pour qu'elle ne noircît point.
Il a forgé la première identité du peuple serbe, et
c'est à partir de lui que nous savons qui nous sommes, ce que nous sommes et à
qui nous appartenons.
C'est à pleins seaux que les Serbes chassaient les
ténèbres de leurs maisons avant Saint Sava. Il leur apprit ce qui est bien plus
important encore : comment ouvrir les fenêtres de l'âme et chasser les ténèbres
d'eux-mêmes. C'est la fenêtre la plus importante que nous ayons ouverte dans
notre histoire. La clé en sera conservée en l'église de Saint Sava.
Il a bâtit des ermitages, des cellules d'ermites -
mais il interdisait de s'y abandonner à l'oisiveté, à l'ignorance, au commerce.
Il ordonnait à l'eau de jaillir - et aux moines de "ne pas rester à
s'engraisser, mais d'aller par le monde prêchant la foi au Christ". Il créa
le chat avec un gant, mais l'ombre de sa main reste toujours sur nous.
Il a fondé l'homme serbe, c'est là son .dessein le
plus profond, la bâtisse la plus durable et la plus grande de ses fondations
pieuses. De même que Dieu avait souvent caché Sava afin de nous préserver des
persécuteurs, ainsi Saint Sava fit-il lever un brouillard autour du peuple pour
qu'il ne fût point visible, et lui donner le temps de maîtriser sa conscience et
de prendre ses responsabilités, pour garder ses mains et son cœur des solutions
de facilité.
Il l'a mené jusqu'aux limites de l'existence, mais
il lui a du moins enseigné de ne point avoir de haine pour quiconque et de
n'avoir de dette de sang envers personne.
Demi-Paix
Saint Sava est constamment dans le feu, mais jamais
il ne se consume. Il se chauffe assis sur le foin, le feu brûle et le foin ne se
consume pas.
Il a été battu, injustement accusé et jeté dans le feu, et
quand on venait pour ramasser ces cendres on le trouvait intact. Celui qui était
avec lui restait sous la protection de son manteau.
Comme personne Saint
Sava eut foi en son peuple. L'autocéphalie de l'Eglise de Serbie ne servit point
la division, mais l'unité du peuple serbe. Il n'a point voulu que l'Eglise,
étant éternelle, pût servir les conflits de ce monde.
Par son nom nous avons fait fermenter et par ses
prières nous avons fait mûrir le fromage37. Il bâtissait les
monastères "contre la crête des vagues de la mer", il arrêtait et changeait le
cours des rivières, faisait tomber des nuages des pierres de glace - mais le
miracle qu'a toujours préféré son peuple est celui qu'il considérait comme le
plus grand : la réconciliation de ses deux frères devenus ennemis, alors que "le
pays était profané par l'iniquité et meurtri par le sang, alors que nous échûmes
au butin des étrangers - alors que nos ennemis se moquèrent de nous à cause de
nos haines, au point que nous fûmes livrés à l'opprobre et à la chicane de ceux
qui nous entourent 38".
Le
Tombeau qui n'existait pas
Pour le peuple serbe, le tombeau est le plus
important des sanctuaires, la plus ancienne église. Le tombeau est notre foi la
plus durable et la plus constante. Nous jurons toujours par les ossements et par
les tombes, et nous n'avons toujours pas d'appui plus solide, de remède meilleur
ni de conviction plus ferme. Ce sont avant tout les tombes qui nous ont édifiés,
encouragés et assagis. Les Etats se sont fait des guerres pour des ossements,
ils sont fondés sur des ossements, ils se sont fortifiés et délimités par des
ossements.
Saint Sava achetait des reliques à prix d'or pour
les apporter "dans le pays de ses gens." C'est ainsi qu'ont abouti en Serbie,
après lui, les reliques de Sainte Parascève, et de l'Evangéliste Saint Luc.
C'est ainsi que "la citadelle de notre Eglise a été ornée par des saints", au
cours des siècles. Et pourtant le plus saint des tombeaux est celui qui n'existe
pas.
Saint Sava n'est pas le seul Serbe qui n'ait point de tombe, et Sinan
pacha ne fut qu'un briseur de tombe parmi d'autres39. Saint Sava
n'est pas le seul qui, mort, ait fait peur à l'empire ottoman. La guerre des
tombes n'a pas encore pris fin.
Mais celui qui n'a pas de tombeau, A toutes les
tombes pour lui.
Notre pays repose aussi sur Ies saintes reliques de Siméon
le Myroblyte, d'Etienne Détchanski40, du Tsar Lazare", de Basile
d'Ostrog, il repose sur la tombe de Lovchen42 - mais surtout sur les
tombes inconnues, et sur le tombeau qui n'existe pas - le tombeau de Saint Sava.
Le
duel avec les tombeaux
Nos chants populaires témoignent aussi de
l'incessante guerre contre les tombes, telle celle-ci sur Jean Vishnich :
L'oiseau de mauvais augure se
lamentait,
Sur la tombe de Vzshnich Jean :
"Comment est-il en bas Jeanot
?
Les planches d'érable t'oppressent-elles ?
La terre noire te
pèse-t-elle
D'en bas une voix répond :
Les planches d'érable ne
m'oppressent pas,
La terre noire ne me pèse pas,
Je n'ai point de mal
d'être ici,
C'est Boitchich Alie qui m'importune,
Depuis trois jours il
piétine ma tombe,
Sans arrêt me provoquant au duel.
Si je ne réponds pas
à son défi,
Le premier Dimanche qui suivra,
Il viendra ouvrir ma tombe
Il dressera un grand bûcher, Il fera brûler mes os,
Et jettera mes
cendres au vent,
Pour faire disparaître ma tombe.
Va donc dans la plaine
de Kotare,
Voir mon frère d'adoption Jankovich Stoïan,
Qu'il veuille
bien me remplacer,
Les os morts ne se battent pas en duel".
Le
cierge
Personne n'a enduré autant de fureur que le cierge.
Tempêtes, inondations et troubles ont été soulevés et menés pour éteindre sa
flamme vacillante. Toutes les ténèbres se sont ruées sur lui mais il tient bon.
Cette parcelle de lumière solitaire est proclamée synonyme d'obscurité. Saint
Sava a allumé de son corps notre plus grand cierge - et ce cierge est
inextinguible. Il brille à la place de tous ceux qui furent éteints. C'est
autour de ce cierge que nous construisons l'église dé Saint Sava.
Un
toit unique :L’Eglise
Saint Sava a été le premier enfant Serbe qui fût né
dans une maison qui eût sa bibliothèque, celle de son père. "C'est là qu'il a
appris la lecture, l'écriture, le calcul, les langues étrangères." II y avait là
la plupart des livres et manuscrits slaves. On suppose que le premier livre
qu'il ait lu fut la vie de Saint Cyrille, l'apôtre des Slaves, et que son prénom
(Rastko) dérivait de celui du prince morave Rastislav, héros de cet ouvrage,
qu'il aurait pris pour modèle43. Aucun Serbe n'a autant voyagé par le
monde tout en gardant autant d'attachement à son pays et d'affection à ses
compatriotes.
II côtoyait empereurs et sultans, mais ne dédaignait pas pour
autant les pâtres et les gueux serbes. II était bien vu dans les cours, mais
trouva le temps d'aider Pierrot le berger à garder son troupeau lorsqu'il était
malade. Il alla jusqu'à Jérusalem, mais visita jusqu'aux derniers recoins de la
Serbie, ses moulins et ses chaumières, en simple voyageur, en cousin ou en
voisin avec qui on pouvait toujours parler "d'homme à homme". Et il les sommait
toujours : "de ne pas dédaigner leurs prochains."
Ce prince mangeait le pain sec avec modération et
buvait de l'eau avec retenue, entretenant toujours la soif. Il marchait pieds
nus sur lai rocaille, alors que son père l'autocrator " Némania, le suppliait :
"Aie pitié de Moi, mon enfant, c'est mon coeur que tu frappes par les pierres
que tu foules de tes pieds45."
II n'a pas divisé, mais au contraire consolidé,
l'Eglise qu'il désignait comme celle des Serbes -et elle est restée au travers
des siècles et jusqu'à nos jours le seul toit que les Serbes aient eu au-dessus
de leurs têtes.
Nous
nous élevons à la mesure de l'édification de l'église.
Nos églises sont délabrées et désertes - ainsi que
nous-mêmes. Nos fresques sont profanées, blessées, martelées et dégradées -
ainsi que nous-mêmes. Les visages des saints sont meurtris, il ne subsiste plus
que des fragments de leurs nimbes - c'est ce qui subsiste de nous et de notre
gloire: la moitié d'une tête, un oeil sans prunelle, une main sans épaule, des
mains sans doigts, broyés et fracassés - ainsi que nous-mêmes. Nous ne pouvons
pas même les imaginer tout entiers. C'est comme s'ils montraient ce qu'il en est
de nous, comme s'ils voulaient nous être plus proches et plus semblables,
partager notre sort.
L'état qui est le nôtre est celui de ce qui reste
d'eux. Ils étaient entiers tant que nous l'étions, ils le seront à nouveau si
jamais nous redevenons entiers et accomplis.
De même qu'une moitié de tête nous suffisait depuis
longtemps, qu'un seul oeil nous était plus qu'il en faut, de même les murs
inachevés de l'église de Saint Sava nous ont longtemps suffi. Ils nous
ressemblaient le plus, semblables à notre raison, à notre Eglise46, à
notre sort. Ces murs de lamentations nous convenaient, plus que les églises
achevées.
C'est dans les cendres que nous fouillons, récupérant les bribes
de nous-mêmes et nous nous élevons en même temps que l'église - afin qu'elle
soit prête pour le jour où nous nous rencontrerons avec nous-mêmes et avec Saint
Sava.
Le
Vratchar est apparu à Kossovo - Saint Lazare a remplacé Saint Sava
Si la contribution d'une nation à l'histoire du
monde se mesure à la profondeur de ses plaies -notre plaie la plus profonde est
celle du Kossovo.
Kossovo est le mot serbe qui a le plus de
prix.
II est payé par le sang du peuple tout entier. C'est
au prix de ce sang qu'il siège sur le trône de la langue serbe, au plus profond
de la conscience nationale. Il fut acquis au prix du sang et ce n'est qu'à ce
prix qu'il peut être perdu 47.
Kossovo est la Gethsémani serbe,
jadis et maintenant "assombri par la honte et la trahison48". Le
Vratchar est apparu à Kossovo. Le champ remplace le champ, Lazare y a remplacé
Saint Sava, pour gagner le royaume des cieux sous Ce nouveau nom. Le Christ est
de nouveau trahi et exécuté en terre serbe.
Pour le sixième centenaire de la
bataille de Kossovo et du martyre de Saint Lazare, au millénaire du baptême de
la Russie - l'église de Saint Sava sera couverte d'un toit, sommée d'une croix.
L'église du saint représenté sur l’icône49 qui trône dans le Sobor
des Archanges, la plus grande église de Russie.
Sur ce qui se passe de nos
jours au Kossovo, s'élève aussi le visage de Saint Sava. Evoquons en cette
occasion la tradition du Torrent de Lucas.
Dans la vallée de la rivière
Ibar, à Ibarski Kolashin, se trouve le Torrent de Lucas, toujours couvert
d'écume blanche. C'est là que le prince Lucas Pridvorianin s'est jeté à l'eau
quand le peuple malgré ses ordres et ses prières décida de partir en Autriche,
sous la conduite du patriarche Tsernoyevich50. Le prince ne voulait
ni laisser son foyer, ni vivre sans ses frères. Il se précipita dans le torrent.
Quand le peuple vint le chercher il resta introuvable. Un rocher qui ne s'y
trouvait pas auparavant l'avait englouti. Le rocher se l'était approprié.
Entendant le grand chagrin et les pleurs des paysans du prince, Saint Sava en
eut pitié et créa le Torrent de Lucas, transformant les paysans en vagues
blanches.
Toujours ils cognent contre le rocher, réclamant et
tirant leur prince. A chaque coup l'un meurt et un autre naît.
Que chacun de
nous devienne ainsi une vague blanche, cognant sans repos contre le rocher de
l'injustice en défendant le sanctuaire de Kossovo.
Unificateur
"Archevêque de tout le pays serbe et du littoral,
bienheureux père et maître théophore, Sava fut de son vivant un rassembleur.
Après sa mort il guérissait par ses saintes reliques fidèles et infidèles,
rapprochant ses frères des trois confessions en en faisant des témoins de son
martyre." Il a été brûlé pour avoir guéri "un Turc possédé du démon."
Nos souverains, nos puissants seigneurs, les
fondateurs, les archiprêtres, les paroissiens, ont bâti des centaines d'églises
orthodoxes aux quatre coins du monde. C'est le plus beau de ce que nos pères ont
laissé derrière eux, et c'est peut-être l'unique bien qui nous laisserons
derrière nous.
Mais l'église Saint-Sava sur le Vratchar est la
première, l'unique; celle qui nous rassemble tous, la fondation de toute notre
âme, de tous les Serbes, de tous, dans le monde entier. Cette maison commune,
cette église des églises - élevée à la mémoire de celui qui a placé la première
pierre de notre existence sur la charte de notre spiritualité, qui l'a scellée
du sceau de ses quatre lettres s' -nous l'élevons par notre volonté à tous, à
nos frais, sur la terre qui nous est donnée par le Christ.
Toutes nos églises sont bâties sur les reliques des
saints. L'église de Saint Sava s'élève sur toutes les reliques, sur tous les os,
sur le tombeau commun serbe, car ce sont les seules reliques de Saint Sava.
L'église
du dépassement sur le champ - symbole
Fondons notre maison sur le Vratchar, ceux qui ont
les plus belles maisons comme ceux qui n'en ont point ! Réchauffons-nous sous un
toit unique, lavons-nous dans les larmes du repentir, embrassons les plaies les
uns des autres. Différents en tout, unissons-nous par le nom de Sava.
Rassemblons les cendres dispersées et l'âme dissipée de notre peuple en cet
endroit unique. Soyons ses héritiers dans le bien et non seulement dans le mal.
Nos capitales étaient Jitcha et Studenica, Chilandar
et le monastère de Cetinje52. Que notre nouvelle matrice soit la
grande église sur le champ-symbole de Vratchar.
Que l'église du Vratchar soit la fleur dont la
racine fut plantée il y a huit siècles au pied de l'Athos, à Chilandar. Une
racine dont les branches atteignent les cinq continents, et dont la couronne
émerge en ces jours sur le Vratchar. Que l'église invisible de notre coeur voie
le jour et qu'elle monte haut dans les cieux de l'esprit et de la création à la
mesure de ses racines.
Que l'église de Saint Sava soit la mémoire du passé
et le signe du futur.
Soyons dignes de l'église de Saint Sana!
Que celui qui rapprochait les montagnes, nous
rassemble, nous qui le prions:
"Hâte-toi Saint Sava, pour nous délivrer de la
méchanceté, car les grands malheurs et signes de guerre, malheurs du corps et de
l'esprit, enchaînent tes serviteurs".
Traduction :
B. BOJOVIC - J.L. PALIERNE.
Notes
1-Rastko
Némanich - Saint Sava, premier archevêque (1219-1235) de l'Eglise autocéphale de
Serbie, est la figure majeure de tout le Moyen Age serbe. Législateur, écrivain,
diplomate, commanditaire et protecteur des arts, son oeuvre culturelle,
ecclésiastique, idéologique, politique et spirituelle est d'une telle envergure
qu'il laissa une empreinte profonde dans l'histoire et la conscience nationale.
Aucun roi, homme d'Eglise, ou de culture dans l'histoire serbe ne peut lui être
comparé. Fils d'Etienne Nemania (vers 1165-1196) souverain serbe qui finit ses
jours comme moine au Mont Athos, il quitta dès son jeune âge la cour de son père
pour se consacrer à l'idéal évangélique de la vie spirituelle. Sa spiritualité,
puisée aux meilleures sources du christianisme oriental, alliant une pratique
intense de prière et d'ascèse hésychaste à une large activité missionnaire,
culturelle, politique et sociale, a imprégné si fortement la mémoire serbe qu'il
est considéré comme le père de la culture serbe, celui qui est à l'origine du
fait de civilisation nationale.
2-Vratchar est la colline qui fait le point
culminant de ce qui est aujourd'hui la vieille ville de Belgrade. C'est à cet
endroit que le 10 mai 1595 le général Turc Sinan pasha brûla les reliques de
Saint Sava.
3-C'est le patriarche de Serbie Dimitri (1920-1929)
qui a renouvelé, après la Grande Guerre, l'initiative de 1895, pour la
construction de l'église de Saint Sava, dont la construction devait commencer en
1939.
4-La signification des mots "Serbe" et "humain"
(humanité au sens moral) se confond quelque fois dans le langage populaire. Ceci
provient peut-être de la signification primitive du mot "Serbe" dont
l'étymologie désignait le confrère, co-habitant, parent, en fait l'un des plus
anciens, des plus archaïques des noms ethniques slaves (M. Budimir, O starijim
pomenima srpskog imena, Glas 236, Odexeqe littérature i jezika 4, Belgrade 1959,
p. 50-58; cf. F. Conte, Les Slaves, Paris 1986, p. 56. Schafarik et Dobrowsky
pensaient que Serbe était le nom primitif de tous les Slaves (K.
jirebek,Istorija Srba 1, Belgrade 1922, p. 46).
5-C'est le signe de croix avec trois doigts des
orthodoxes, au nom de la Sainte Trinité.
6-La construction de l'église de Saint Sava ayant
été interrompue en 1941 par la guerre, les murs d'une hauteur de 12 mètres
restèrent à découvert pendant plus de quarante ans avant que l'Eglise, après
d'innombrables démarches, pût obtenir l'autorisation de poursuivre les travaux
en 1985.
7-La tradition, tant serbe que du monastère de Saint
Sabbas de Jérusalem (l'un des fondateurs du monachisme au V-VIème) dans le
désert de Judée, veut que le saint palestinien ait prédit qu'un saint évêque -
prince d'un lointain pays septentrional - son homonyme, viendrait un jour s'y
incliner et qu'un signe le confirmerait. Lorsque Saint Sava vint vénérer les
reliques de son saint patron, le bâton d'higoumène de Saint Sabbas tomba tout
seul à ses pieds.
8-En saint père théophore de l'Eglise de Serbie
Saint Sava est assimilé ici au Christ ainsi que l'Apôtre Paul le dit: "Devenez
mes imitateurs, tout comme je le suis moi-même du Christ." (1 Cor. 11, 1), et
"ce n'est pas moi qui vis c'est le Christ qui vit en moi", (Galat. 2, 20).
9-Une des grandes laures royales de Serbie,
fondation pieuse du roi Vladislav (1233-1242), où furent vénérées les reliques
de Saint Sava jusqu'au moment où elles furent emportées pour être brûlées à
Belgrade en 1594.
10-Etienne le Premier Couronné, roi de Serbie
(1196-1228), frère aîné de Saint Sava, couronné en 1217 avec la couronne envoyée
de Rome par le pape Honoré III. Le roi Etienne se fit moine juste avant sa mort
et fut canonisé plus tard sous le nom de moine Simon. Ses reliques sont
aujourd'hui vénérées dans la grande laure de Studenica.
11-Fils aîné du roi Etienne le Premier Couronné, roi
(1228-1233) et frère des rois Vladislav et Ourosh ler le Grand qui lui
succéderont sur le trône de Serbie.
12-Jean Brankovich despote de Serbie (1493-1502),
canonisé en 1509; ses reliques furent brûlées par les Turcs dans le monastère de
Krushédol (en 1716).
13-L'église orthodoxe du village de Glina en Banie
(Croatie) où les fascistes croates (les ustashi) entassèrent près de 200
villageois serbes avec femmes et enfants dans la nuit du 2 au 3 août 1941 pour
les y brûler vifs. Dès la fin du mois de juillet environ 2000 Serbes furent
assassinés à Glina et dans Ies villages environnants (D. Sivkoviç - D. Luéiç,
Varvarstvo u ime Hristovo - La barbarie au nom du Christ, Belgrade 1988, p.
632).
14-Lieu de massacres et fosse commune d'environ
80.000 Serbes, hommes, femmes et enfants assassinés par les forces armées de
l'"Etat Croate Indépendant" (1941-1945).
15-Le plus grand parmi les nombreux camps de
concentration en Croatie fasciste qui servaient à l'élimination de Serbes, Juifs
et Tsiganes et où furent assassinées 840 000 personnes, en grande majorité des
Serbes.
16-Siège' du patriarche de l'Eglise de Serbie au
Moyen Age, puis du XVI au XVIlleme siècle le patriarcat de Pech (dans la région
de Kossovo) fut l'objet d'un incendie criminel en 1981. Les coupables sont
restés inconnus.
17-C'est pour empêcher la propagation du culte de
Saint Sava à Miléshéva (Mileseva), où il était vénéré aussi bien par les
orthodoxes que par les catholiques et les musulmans (fait confirmé entre autres
par les voyageurs français de l'époque), que les Turcs firent brûler ses
reliques sur la colline de Vratchar.
18-Trois évêques orthodoxes serbes sauvagement
torturés et assassinés par les Croates au cours de la dernière guerre.
19-Plusieurs milliers d'écoliers et de civils de
Kragujevac et de Kraljevo furent fusillés par l'armée allemande en octobre 1941,
en représailles pour les actions de la résistance communiste et royaliste, selon
le décompte - 100 Serbes pour un Allemand tué.
20-Les enfants et les civils réfugiés dans la
montagne de Kozara en mai-juin 1942 devant les massacres croates et l'opération
de ratissage allemande contre les partisans de Tito. Abandonnés à eux mêmes par
les combattants communistes qui parvinrent à se dégager de l'encerclement
allemand, ils furent massacrés en très grand nombre (env. 56 000).
21-Un grand nombre d'églises de la diaspora serbe
sont dédiées à Saint Sava.
22- Jitcha (Zica), premier siège de l'archevêque de
Serbie (1219) et lieu du sacre des rois serbes. Fondation pieuse du roi Etienne
le Premier Couronné, bâtie et décorée par les soins de l'archevêque Sava.
23-La grande Laure monastique de Serbie, fondation
pieuse de Etienne Nemania - Saint Siméon le Myroblyte, fondateur de la dynastie
des Némanich et père de Saint Sava - qui s'occupa plus particulièrement de la
décoration de la grande église du monastère, l'un des principaux centres de
spiritualité en Serbie.
24-La grande Laure serbe, l'un des quatre principaux
monastères du Mont Athos, fondé à la fin du XIIème siècle par Saint Sava, Saint
Siméon et par Etienne le Premier Couronné.
25-Les peuples qui ont été victimes des génocides,
déportations et exodes, Juifs, Arméniens, Tsiganes, Palestiniens, etc.
26-Résurgence des croyances pré-chrétiennes au cours
de l'occupation turque dont on trouve quelquefois la trace dans les Contes
populaires dont Saint Sava est le personnage préféré.
27-L'effigie de Saint Sava figurait sur l'étendard
des insurgés du Banat à la fin du XVIeme siècle, qui fut l'une des plus grandes
révoltes armées contre les Turcs durant leur occupation des Balkans. C'est à la
suite de cette insurrection que Sinan pasha fit brûler les reliques de Saint
Sava.
28-Première institution d'enseignement supérieur en
Serbie libérée du joug turc dès le début du DœCme siècle.
29-Plusieurs bâtons d'archevêque attribués à Saint
Sava se trouvent en divers monastères de Serbie.
30-C'est sur les reliques de Ieur père que Saint
Sava réconcilia ses deux frères, le roi Etienne et le grand prince Voukan, qui
avaient provoqué une guerre civile en se disputant le trône.
31-Dans l'hagiographie de son père qu'il écrivit au
début du Xarkne siècle.
32-Basile Jovanovich, évêque de Trebinje en
Herzégovine (+ 1671), ses reliques sont vénérées dans le monastère d'Ostrog, le
plus important lieu de pèlerinage au sein de l'Eglise serbe.
33-Moine athonite et guide spirituel (starec) à
Chilandar, Domentian qui fut le disciple de Saint Sava et l'écrivain majeur du
XIlléme siècle serbe. Il écrivit l'hagiographie de Saint Sava ainsi que celle de
son père Saint Siméon.
34-Un caloyer est un moine orthodoxe.
35-C'est sur l'insistance de son fils que Etienne
Nemania abdiqua pour se faire moine et rejoindre Sava au Mont Athos où il mourut
le 9 février 1200 en odeur de sainteté.
36-Saint Sava instaura le monachisme serbe au Mont
Athos et donna des règles à celui de Serbie. II accomplit un travail fondamental
de codification du Droit canon qui eut un rôle primordial dans l'établissement
du Droit civil en Serbie du Moyen Age. Il orienta la spiritualité serbe vers
51-Le sceau qui fut celui de Saint Sava porte quatre
mots "Sava" disposés en forme de croix. Les armoiries de la Serbie portent, dès
le Moyen Age, quatre lettres "s", "c." en cyrillique, dans les opposés à droite
et à gauche dans les cantons formés par une croix.
52-Siège de l'évêque de Cetinje autour duquel la
principauté de Monténégro se forma - au cours du XVIIème siècle - dans des
guerres incessantes contre les occupants Turcs.
Les honneurs rendus aux
grands hommes, aux héros sportifs, aux artistes et aux guerriers jouent depuis
fort longtemps un rôle dans la culture. Le culte rendu aux saints, à cause de
leur poursuite corps et âme de la perfection divine, fait partie de la culture
chrétienne, pratiquement depuis le début.
Les saints incarnent la présence
divine et sont vénérés comme modèles pour aller à Dieu. Dans l'Eglise primitive,
les hommes et les femmes martyrisés pour leur foi étaient commémorés, d'habitude
sur leur tombe et au jour anniversaire de leur martyre.
Plus tard, d'autres
ont été reconnus comme saints parce que leur vie "confessait" Dieu. Ils ne se
contentaient pas de croire en Dieu; leur vie était une imitation de la vie et de
la présence du Christ sur terre. Le jour du repos d'un saint (sa mort) est
considéré comme le jour de sa naissance à la plénitude du Royaume de Dieu.
Dans une famille serbe, la fête du saint patron du père est célébrée comme
une fête pour toute la maisonnée. C'est ce qu'on appelle une slava. Le saint est
un modèle de la vie transfigurée.
En devenant un chrétien, en se mettant au
service de la création, en vivant dans l'amour et l'adoration, le saint réalise
le but de l'existence humaine. A cause de la présence de Dieu dans leur vie, les
saints sont invoqués pour le salut du monde.