|
Romancière anglo-irlandaise de renom, Rebecca West
entreprit en 1937 un grand périple à travers la Yougoslavie dont l’avenir était
déjà assombri par les divisions ethnico-religieuses et l’approche de la guerre.
Elle en tira un livre au titre énigmatique qui allait la rendre mondialement
célèbre.
Agneau noir et faucon gris parut alors que les événements pressentis et redoutés par Rebecca West se
déchaînaient en Europe. C’est sans conteste l’un des plus grands récits de
voyage de la littérature universelle. S’il a fallu soixante ans pour qu’une
traduction française en voie le jour, ce n’est pas uniquement à cause de son
volume, mais aussi du fait de sa richesse et de sa profondeur
déroutantes.
Un livre d'exploration
De Zagreb au Monténégro, en passant par la
Dalmatie, l’Herzégovine, la Bosnie, la Serbie, la Macédoine et le Kosovo (la «
Vieille Serbie »), Rebecca West a tracé une triple cartographie du mirage
yougoslave : en surface, la géographie et la politique, en profondeur
l’histoire, les traditions et la question religieuse.
Dans cette société faiblement urbanisée aux traditions encore
hétéroclites et vives, son oeil et sa plume enregistrent les derniers
chatoiements d’une Europe désormais disparue : celle des rites campagnards, des
costumes brodés, des chants de semailles, des légendes et des rancoeurs
tribales. Mais nous sommes loin, ici, du pittoresque gratuit cher au tourisme
littéraire. Tout en composant l’un des plus grands récits de voyage de la
littérature européenne, elle s’y livre, à l’instar de Tocqueville en Amérique, à
l’exploration intellectuelle d’un monde non encore révélé. Connue pour ses
positions progressistes, Rebecca West se garde bien de juger cette société si
éloignée de son monde. Bien au contraire : là où d’autres ont vu des archaïsmes,
West a décelé le palimpseste de tout ce dont la civilisation d’Occident s’est
amputée. C’est ainsi que cette féministe convaincue trouve les mots les plus
équilibrés pour décrire la souffrance et la dignité de la femme dans une société
patriarcale, ou la profonde complémentarité des sexes face à la précarité de
l’existence dans une région tourmentée. Par son humilité et sa volonté d’aimer
et de comprendre plutôt que de raisonner et d’analyser, Agneau noir et faucon gris est une
réponse chrétienne au hautain Rameau
d’Or de Frazer.

Un hymne au désir de vie
Il y a dans ce livre bien plus que de l’ethnologie,
et le voyage où il nous entraîne outrepasse de loin les frontières de la
Yougoslavie. C’est, en réalité, tout le drame européen qui se reflète dans la
destinée de cette région et de ce royaume bâti sur une utopie. Chaque soubresaut
de l’histoire européenne, depuis le bas Moyen Age, s’est traduit dans les
Balkans par un séisme. Et chaque défaite de la civilisation dans les Balkans a
toujours été un pas de plus vers l’affaissement de l’Europe. Aussi, c’est avec
anxiété que Rebecca West épie dans chaque œuvre, chaque coutume, chaque monument
en Yougoslavie la lutte entre, d’un côté, l’appétit de vie — entraînant parfois
le mauvais goût, l’inconvenance, voire le crime — et l’attirance de la mort —
incarnée à ses yeux par le puritanisme, l’esprit de caste, l’exploitation et
l’Autriche-Hongrie, Adolf Hitler n’étant, à ses yeux, qu’un « exportateur de denrées autrichiennes
». C’est pourquoi l’histoire de la Yougoslavie selon West est, avant tout,
l’histoire de la lutte pour la vie d’un peuple chrétien animé d’une invincible
pulsion créatrice et poétique. Une lutte où les ennemis ne sont pas seulement
les empires aveugles et cupides, mais également ceux d’entre les Slaves qui
auront préféré la sécurité de la servitude aux risques de la
liberté.
Dès le Prologue, centré sur l’attentat de Marseille, Agneau noir et
faucon gris se déroule ainsi à l’ombre de la destinée héroïque d’une nation et
de son roi-soldat. Alexandre de Yougoslavie, souverain austère, mystique et
malchanceux, succombe à la fois à son rêve titanesque de recréation d’un empire
slave et orthodoxe, et à la folie d’une ère de démagogie qui verra les foules
électrisées s’exterminer à nouveau dans un bain de sang. La mort d’Alexandre a
été un signe menaçant, et c’est ce signe-là qui a lancé Rebecca West dans son
pèlerinage. Le malheur qu’elle a pressenti, et qui a encore une fois — qui a
déjà — pris ses premières victimes en Yougoslavie, sonnera le glas de la
civilisation européenne. Mais ce pressentiment, et la force avec laquelle elle a
su l’exprimer, fait de son livre un chef-d’œuvre médiumnique, aux côtés des
Possédés et de L’Homme sans qualités de Musil.
La clef de l’Histoire chrétienne
Car sous ce titre qui est comme un blason se
déroule une authentique, et peut-être inconsciente, quête initiatique. Le mobile
de cette quête, on le retrouve sous diverses formes chez plusieurs auteurs de
son temps : Wyndham Lewis, Chesterton, Simone Weil, Bernanos, Proust. Ce mobile,
c’est le gouffre obscur créé par l’échec du modèle chrétien, et la prémonition
du pus dont il va se remplir. Et son enjeu : le dépassement de la division
intérieure de l’homme européen, ou son dépérissement.
Le
voyage de Rebecca West, guidé par la savoureuse figure de « Constantin », un
illustre poète et érudit serbe d’origine juive (il s’agit en réalité de
Stanislav Vinaver), est tout entier jalonné des indices de cette quête. Qu’elle
évoque, avec une égale sympathie, le malheur historique des Croates, le style de
vie et d’architecture de l’austère Dalmatie, la mythologie épique serbe, la
beauté des fresques et des monastères de Macédoine, Rebecca West semble toujours
crier aux hommes, aux œuvres et aux pierres qu’elle rencontre : aidez-nous ! Ne
laissez pas nos vies sombrer dans l’insignifiance !
D’où ces extraordinaires portraits de personnalités, d’écrivains, de
prosélytes politiques, de filous, de bergers, de moines, de mères et de paysans,
portraits toujours équitables, toujours charitables et toujours aimants. Qu’il
s’agisse d’un patriote croate ou d’un berger albanais, Rebecca West est toujours
avec eux, et son lecteur avec elle. Sauf lorsqu’un quant à soi contraint,
sceptique et froid lui indique que son interlocuteur est déjà habité du mal
auquel elle tente d’échapper.
Première exposition du thème conducteur, ce « Voyage » grinçant et
burlesque dans un compartiment d’Allemands qui semblent résumer tout ce que la
bourgeoisie européenne et la raideur germanique ont produit de plus
mesquin.
Puis, de loin en loin, des jalons caractéristiques : cette visite à un
sanatorium, en Croatie, où l’on soigne les malades, ô miracle, par l’abondance
et le plaisir plutôt que la contrainte et la privation.
Ces villages de Dalmatie arrachés à la pierre, secs comme des oliviers et
beaux comme l’Antiquité, où la volonté de vivre a accompli des miracles
quotidiens entre la brutale Turquie et la méprisante Venise.
Cette architecture et ces bas-reliefs, à Trogir, où un humble maître
médiéval a déjà gravé les interrogations de Dostoïevski en révélant d’avance
leur caractère manichéen.
Le
manichéisme, précisément, cette pernicieuse hérésie, celle des cathares ou des
bogomiles, qui se développa justement à partir de ces régions. Le voyage tout
entier en est hanté. Comme la chrétienté elle-même.
Les oscillations de l’islam,
entre pureté et dégénérescence.
Le travail silencieux des paysans, des brodeuses,
des orfèvres, des maçons, gardiens d’une vie intérieure dont nous sommes jaloux.
Ces énigmatiques motifs abstraits du folklore, élégants, immémoriaux, qui
réduisent à néant les spéculations de Tolstoï et des pédagogues sur la
grossièreté des goûts populaires.
En
Macédoine et au Kosovo, les jalons et les indices disparaissent, car le
cheminement qu’ils balisaient est arrivé à son terme. « La Macédoine, observe-t-elle, est le pays qui m’est toujours apparu entre
l’état de veille et le sommeil », et d’avouer : « mon voyage m’avait fourni la clé du
labyrinthe dans lequel, à ma grande surprise, j’avais découvert que j’étais
emmurée ». Le livre prend de plus en plus le ton de l’essai métaphysique,
les descriptions sont d’une acuité presque douloureuse. En ces lieux, Rebecca
West le sent et l’exprime à chaque page, l’Europe joue son existence. C’est là
qu’elle a laissé, sous les empires serbe et byzantin, l’alphabet de formes et
d’idées qui constitue son véritable âge classique, son point d’équilibre. C’est
là que, dans un humble couvent délabré, des hommes du XIVe siècle ont peint des
visions identiques à celles de William Blake et de Baudelaire, abolissant
l’œuvre du temps. Or c’est ce trésor qu’elle a effacé de son histoire et qu’elle
s’ingénie à ne plus vouloir récupérer.
Les deux emblèmes
C’est là que deux révélations successives lui
donneront les clefs de la quête, entraînant un véritable déchirement personnel
qu’elle consignera avec courage et honnêteté. Il y a d’abord ce rocher de
sacrifice où, selon un rite païen, on continue d’égorger des agneaux afin de
donner la fertilité aux femmes stériles. Ce rite cruel et absurde inspirera à
Rebecca West une vision grandiose : depuis Rome, et malgré le Christ, l’Occident
est fasciné par cette illusion que l’on peut rendre la vie en faisant offrande à
la mort. Fût-ce en s’immolant soi même comme victime (l’agneau noir). Seule
réponse à cela, la gratuité de l’adoration, le don christique de la vie pour la
vie.
Mais c’est alors, sur le champ de bataille du Kosovo où le prince Lazare
et son armée, optant pour le royaume céleste contre le royaume terrestre,
engloutirent leurs forces et leur empire, que survient l’autre vision, celle du
faucon gris. Ce faucon qui, dans un célèbre poème épique, soumet à Lazare, à la
veille de la bataille, le choix des deux royaumes qui sera son ultime
tentation.
En
méditant sur le choix de Lazare (la défaite et le ciel plutôt que la victoire et
le monde d’ici-bas), Rebecca West découvrira la faille fondamentale de ce modèle
serbe en lequel elle avait placé ses espoirs. C’est la faille de tous ceux qui
luttent au nom de la morale, mais qui préféreraient voir le monde entier
englouti plutôt que de se « salir les mains » à défendre et imposer leurs idées.
De Lazare aux « libéraux » anglais et aux chrétiens de gauche, Rebecca West voit
une étrange mais évidente filiation, où du reste elle s’englobe elle-même. Et
c’est à cause de ce masochisme fondamental des âmes conscientes, de cette
mentalité d’agneau gris, que l’Europe dépérissait sous ses yeux dans
l’affrontement de trois modèles prédateurs que sont le nazisme, le communisme et
le capitalisme.
Ainsi la détresse personnelle de Rebecca West rejoint celle de la Serbie
et celle de toute l’Europe morale. La vie recule face à la mort. La guerre
survient. Les agneaux noirs, en fin de compte, ne sont-ils pas plus coupables
que leurs égorgeurs ? Mais ce penchant suicidaire ira-t-il jusqu’au bout ? Le 27
mars 1941, à l’heure où West écrit son épilogue, le soulèvement suicidaire de la
Yougoslavie contre l’empire hitlérien éclaire d’une lumière différente, vitale
et presque joyeuse, le mystérieux serment du Kosovo...
Jamais aucun peuple n’a reçu d’hommage plus élogieux et plus obligeant
que celui que Rebecca West a consacré à la Yougoslavie, c’est-à-dire à la
communauté de peuples créée par l’immense impulsion vitale du peuple serbe et de
ses souverains. Pourtant, son livre n’a même jamais été intégralement traduit en
Serbie et y est à moitié oublié. Comme les Anglais, comme d’autres peuples au
passé glorieux, les Serbes ont sans doute aussi senti qu’ils n’étaient plus
dignes de leur héritage, et ils n’aiment guère se l’entendre
rappeler.
Quelle que soit l’issue de l’immense bataille évoquée par son livre,
Rebecca West y a fait œuvre de médium historique et a dénoué, dans la plaine du
Kosovo, un écheveau qui étranglait l’Europe depuis saint Augustin
:
«
L’agneau noir et le faucon gris avaient ici oeuvré ensemble. Ils avaient été
complices comme dans presque tous les crimes historiques ou individuels. Cela je
l’avais appris en Yougoslavie, où sont traduites en clair les choses obscures,
et qui fournit des symboles à ce que l’intellect n’a pas encore formulé.
»
Slobodan Despot
Référence
:
Rebecca WEST, Agneau noir et faucon
gris, L’Age d’Homme, Octobre 2000, 912 pages.
|