|
On se retrouve dans Le
livre de Blam, comme dans le précédent roman de Tisma, L'usage de l'homme, à
Novi Sad, Yougoslavie, dans les années de guerre et d'immédiat après-guerre.
C'est là, dans cette ville de taille moyenne, située entre Zagreb et Belgrade,
qu'est né et que vit Blam. Miroslav Blam, un Juif, à l'abord discret, de nature
timide, au comportement effacé et subalterne. Petit homme aux prises avec les
éléments déchaînés de l'Histoire, ballotté au gré des circonstances et devenant
en dernier ressort le survivant type, au sortir d'épreuves trop grandes pour lui
qui semblent avant tout le conforter dans sa tendance au repli sur
soi.
On suivra Blam dans sa tentative pathétique d'approcher le spéculateur
qui, pendant la guerre, a vendu la maison familiale. On comprend très vite que
tout ce que tente Blam sera de pure perte. Il ne fait pas le poids face à tous
ces gens qui brassent l'argent, se débrouillent en toutes situations et défient
l'adversité. Blam est de la race des écrasés, mais il arrive que ces écrasés
soient aussi les survivants. Leur victoire sur la mort repose sur leurs défaites
permanentes dans la vie, comme si à force d'être annihilés ils devenaient
invisibles pour le destin lui-même.
Comme dans L'usage de l'homme, Alexandre Tisma se montre un virtuose
dans l'art de jouer avec le temps. Les souvenirs, les rêveries, les dialogues
imaginaires se superposent constamment aux moments du présent narratif. Le passé
est si présent de par la guerre dont on vient d'émerger, qu'il prend un relief
saisissant. La femme, cette femme, sa femme, qu'il a entrevu l'espace de
quelques secondes sur un trottoir depuis sa banquette d'autobus, faisant des
adieux à celui qui ne pouvait être que son amant, cette image est-elle du passé
ou, par le jeu de l'obsession mentale, devenue élément vivant du présent vécu ?
Et cet homme, son ami, à qui il rétorque dans une conversation imaginaire,
peut-on dire qu'il est mort? Et Clam lui-même, est-il celui d'avant la guerre,
de pendant la guerre ou ce survivant blafard et inexistant d'après la
guerre?
On lui écrit, par exemple. Lili lui écrit, Lili le premier, le grand
amour de Miroslav. D'Italie, de Suisse, d'Allemagne. Elle tente de le retrouver,
à l'adresse qu'il avait durant l'occupation. Mais les lettres reviennent à leur
expéditrice avec la mention inconnue.
Et si elles étaient arrivées. L'imaginai-ton du lecteur se' substitue
à celle de Tisma et celle de Clam. Et si elles étaient arrivées, l'histoire
aurait basculé. Miroslav et Lili se seraient retrouvés et auraient tout repris à
zéro. Faut-il parler de destin ou de hasard? Clam paraît le héros même des
histoires de hasard. Son incertaine existence paraît tirée aux cartes par des
joueurs indifférents. Le destin se dérange-t-il pour un Clam? Le hasard peut
suffire à expliquer cette impossible survie dans un monde où chaque faux pas
vous précipite dans la mort. Survivant Blam témoigne pour le hasard, qui choisit
dans le désordre, les forts ou les faibles, les colorés ou les gris, les malins
ou les victimes.
On pense parfois à Tchekhov en lisant Tisma. Le Tchekhov des
solitudes poignantes et des monologues qui se voudraient dialogues. Comme le
petit Vanja qui écrit à son grand-père, lui raconte tous ses malheurs et déverse
le trop-plein de sa souffrance dans des lettres qui ne trouveront jamais leur
destinataire. Ou encore, le cocher de Tristesse qui se confie à son cheval, le
lecteur s'immisçant dans ce carrefour de la confidence imaginaire, entrant dans
la tête ruminante des ressassements douloureux. Les lettres de Lili ne
trouveront pas Miroslav. La vie reste cet éternel malentendu où bonheurs et
malheurs alternent, sans qu'il puisse être dit que tout cela ait un sens. Blam,
d'ailleurs, ne vit pas assez pour susciter à lui seul l'ébauche d'une
signification que prendrait sa vie. Blam regarde vivre les autres. Il est le
témoin au regard blanc, celui devant qui les autres se révèlent. Environné de
partout par des passions, des avidités ou des trahisons, il traverse la vie,
imperturbable. Somnambule parmi les vivants, anémié de l'âme, résigné avant même
d'avoir éprouvé.
On pense étrangement au roman picaresque, où le picaro n'existe que comme
catalyseur et révélateur. Mais un picaro en négatif, aussi terne que son
glorieux prédécesseur pouvait être haut en couleurs. Le résultat est le même :
les hommes se révèlent, leurs intérêts se dévoilent. Les instincts refont
surface et la géographie des classes sociales se déploie dans tout le faste de
son hypocrisie.
Ce Blam, finalement nous ressemble ; même si nous n'avons pas
forcément ses lâchetés. Sa neutralité agit comme le dénominateur de toutes les
intériorités. Comme si derrière nos singularités, affichées avec éclat, nous
étions tapissés de ce tissu passe-partout uniforme. Ne sommes-nous pas chacun le
témoin de tous ? Ne sommes-nous pas l'objet d'un hasard plus ou moins heureux?
On dirait que le livre de Tisma nous désigne de cette question dérangeante: Clam
n'est-il pas ce que vous seriez dans des circonstances analogues
?
Le Livre de Blam atteint cette part de nous qui est celle qui reste
lorsque tout chavire et sombre. Livre, par excellence, de la survie, il rejoint
le lecteur là où il est le plus seul. Moins polyphonique que L'usage du Monde,
il ne lui cède en rien à ce qui était sa valeur centrale : l'homme au plus
fondamental, indestructible autant que vulnérable. Sans concessions, sans
échappatoires, sans alibis. Et, pour cette raison, Alexandre Tisma, avec son
courage tranquille et cette sérénité au cœur même de l'horreur, apparaît
progressivement comme l'un des romanciers qui a pu et su mettre le roman au
registre de notre univers contemporain.
Claude FROCHAUX
Journal littéraire de L'Age d'Homme -
Suisse |