Histoire du peuple serbe, par Kosta Christitch



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“L’ouvrage de Dušan Batakovic comble un vide en France et, mieux encore, une grave lacune dont a su profiter durant plus d’une décennie la propagande hostile à la Serbie. Sans cette béance, comme dirait Céline, le livre, déplorable à tous égards, de Paul Garde, “Vie et mort de la Yougoslavie”, n’aurait pas eu le succès qu’il a connu dès sa sortie en 1992 et surtout ne serait pas devenu par la force des choses le bréviaire des rédactions parisiennes pour la guerre en ex-Yougoslavie.”


Après l’intervention de Ljubomir Mihailovic qui, pour avoir traduit ce livre, le connaît mieux que nous tous, je me contenterai de quelques remarques pour souligner l’importance de cette Histoire du peuple serbe rédigée par une équipe d’historiens sous la direction de Dušan Batakovic et que présente aujourd’hui l’Age d’Homme avec une légitime fierté.
D’abord, il n’existe pas en langue française d’ouvrage équivalent. Tout ce qui a été publié dans ce domaine en France depuis cinquante ans se limitait soit à une période précise soit à un thème particulier. C’était le cas avec les meilleures productions, écrites directement en français ou traduites du serbe, qui ont été fournies par Branko Lazic, Branko Miljuš, Radovan Samardžic, Alexandre Popovic ou Emile Gulkovaty. A l’image du livre dont nous parlons, Il n’y avait pas une oeuvre retraçant le parcours de ce peuple, des origines, c’est- à-dire depuis son entrée dans l’Histoire, jusqu’à notre époque. A la fin de 1991, avant que la guerre civile en ex-Yougoslavie s’étende à la Bosnie et à l’Herzégovine, le public français n’avait à sa disposition que l’Histoire des Balkans de Georges Castellan, publiée cette année-là. C’était bien mais très Insuffisant puisque le récit de l’historien commençait avec l’occupation ottomane et s’achevait à la fin de la seconde Guerre mondiale. Pour trouver une réalisation de même ambition que l’Histoire du peuple serbe, Il faut remonter à la grande oeuvre d’Emile Haumant La formation de la Yougoslavie parue en 1930. Plus d’un demi siècle s’est écoulé depuis cette parution et bien des évènements ont contredit dans l’entre temps l’Idéal qu’elle entendait magnifier. L’auteur avait, en effet, voulu exalter à travers les siècles la réalité de l’idée yougoslave et la présenter sous son meilleur jour, sans s’attarder sur ses ombres. C’était dans le même esprit que le grand historien serbe Vladimir ?orovi? avait publié à Belgrade trois ans plus tard sa célèbre Histoire de la Yougoslavie qui donnait une forme accomplie dans le temps à l’aspiration dont était issu l’Etat yougoslave toujours en construction.
L’ouvrage de Dušan Batakovic comble donc un vide en France et, mieux encore, une grave lacune dont a su profiter durant plus d’une décennie la propagande hostile à la Serbie. Sans cette béance, comme dirait Céline, le livre, déplorable à tous égards, de Paul Garde,Vie et mort de la Yougoslavie, n’aurait pas eu le succès qu’il a connu dès sa sortie en 1992 et surtout ne serait pas devenu par la force des choses le bréviaire des rédactions parisiennes pour la guerre en ex-Yougoslavie. En venant aujourd’hui occuper une place laissée trop longtemps vacante, cette Histoire du peuple serbe agira sans doute comme une antidote, mais sans jamais utiliser les moyens malvenus d’une propagande à rebours. La relation factuelle et sereine qu’elle offre, appartient, en effet, à la meilleure tradition de l’étude du passé des homme et des nations, et c’est dans le cours naturel de la narration qu’apparaîtront en pleine lumière les ignorances et les mensonges qui ont permis de mettre ces dernières années en accusation non seulement les dirigeants d’un pays, mais un peuple et son histoire.
Autre remarque : si ce livre représente une innovation à Paris, il a fait figure d’un évènement inédit à sa parution en langue serbe, il y a cinq ans, à Belgrade, grâce au même éditeur. Avant lui, aucun ouvrage n’avait couvert la période des origines à nos jours sans se plier aux contraintes de l’idéologie dominante en Yougoslavie depuis 1945. C’était évidemment vrai pour les chapitres traitant de l’occupation, de la guerre civile, du régime titiste, du parti communiste yougoslave, du Komintern, du Royaume de Yougoslavie et de la question nationale, mais aussi pour des époques plus lointaines où, par exemple, la présence de l’Eglise et de la foi orthodoxe avait été essentiel et leur rôle décisif. Le poids de ces pesanteurs apparaît le mieux dans l’Histoire de la Yougoslavie paru en 1972 parce que dans le collectif des historiens qui l’a rédigée figuraient des historiographes réputés dans leur spécialisation et dont les noms donnaient du crédit à l’entreprise. Seulement voilà ce n’étaient eux qui étalent en charge des sujets délicats. Avec Batakovic, pour la première fois, il n’y avait plus de tabou dans aucune des périodes étudiées. Tout ce qui devait être restitué ou repris depuis le début, l’a été comme il convient, et chaque fois sans tenir compte d’aucune autre obligation que celle de respecter les règles et la méthode sans lesquelles il n’y a pas d’histoire écrite qui vaille ni d’historien estimable.
Dans l’édition serbe, ce livre s’intitule Nouvelle histoire du peuple serbe. L’adjectif a été placé pour distinguer l’ouvrage de deux autres publiés après la mort de Tito et qui méritaient tous les éloges. Le premier, conçu par une équipe de scientifiques présidée par Radovan Samardžic, comprenait dix tomes qui ont vu le jour entre 1981 et 1983. Chacun d’eux avait été réalisé par les plus éminents spécialistes des sujets présentés et constituant une contribution de premier ordre à la connaissance du passé. Mais l’entreprise s’arrêtait à la création de la Yougoslavie en 1918. Le deuxième ouvrage en trois volumes a paru en1989 sous le même titre que le précédent, c’est-à-dire celui de l’édition française du livre de Batakovic. Il allait, lui, jusqu’en 1940. Son auteur n’était autre que l’illustre Vladimir Corovic, mort en avril 1941 dans un accident d’avion alors qu’il tentait d’échapper à l’arrestation que lui réservait, à coup sûr, l’occupant nazi. Il avait remis le manuscrit à son éditeur en mars de la même année, soit un mois avant l’invasion de la Yougoslavie. Honni par Vienne et Berlin pour ses écrits sur les origines de la première guerre mondiale, Corovic l’était tout autant par les communistes qui voyaient en lui un ennemi idéologique, de sorte que son nom et son oeuvre n’eurent pas droit de cité du vivant de Josip Broz. L’un et l’autre n’ont été vraiment réhabilités qu’en 1989, avec la publication du précieux texte tenu secret pendant quarante-huit ans.
Les historien conduits par Dušan Batakovic ont bien évidemment bénéficié de ce double apport, mais ils ont abordés seuls les deux derniers chapitres de cette histoire : celui ayant trait à la révolution, autrement dit à la guerre civile sous occupation étrangère, et le second consacré au régime communiste et, plus précisément, aux différentes phases particulières qui ont marqué ce système en Yougoslavie. Et ils se sont bien acquittés de leur tache par leur souci constant de recourir aux sources les moins contestables et de privilégier, dans leur rédaction, la clarté et la précision. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple ils ont utilisé- ce qui n’avait pas été fait avant eux – les dernières recherches effectués dans les archives américaines concernant le domaine yougoslave pour expliquer le revirement anglo-saxon – c’est-à-dire l’abandon du général Mlhailovic et le plein soutien accordé à Tito – qui a déterminé la victoire communiste. Leur analyse montre que les explications données à l’époque par les Britanniques et reprises depuis par la plupart des historiens n’étaient, en fait, qu’un stratagème monté pour faire appliquer sur le terrain une décision arrêtée depuis longtemps à Washington selon laquelle la Yougoslavie après-guerre devait appartenir è la zone d’influence soviétique, dans l’espoir nourri par Roosevelt que le partenariat des Etats-Unis et de l’URSS assurerait la paix et la stabilité en Europe. Les Anglais n’avaient pas capitulé devant l’Allemagne nazie, mais, pour lui résister, ils s’étaient rendus aux Américains. Selon la formule du général de Gaulle, « ils avalent choisi le grand large ». Et comme nous le savons, ils ne l’ont jamais quitté depuis.
Cette Histoire du peuple serbe s’arrête aux prémisses de la dislocation de la Yougoslavie qui apparaissent avec l’adoption, en décembre 1990, d’une nouvelle constitution de la République fédérée de Croatie, par laquelle les Serbes perdent leur statut de peuple constitutif de cette république pour devenir une simple minorité nationale. La suite appartient encore au travail à venir des historiens. Pour deux raisons: d’abord, parce que la désagrégation de la Yougoslavie n’est pas achevée. Il suffit, pour le savoir, de considérer la situation actuelle dans la région de Kosovo et Metohija et les incertitudes qui minent les relations entre le Monténégro et la Serbie. D’autre part, la présentation de cette période ne pourrait pas se limiter à la description des évènements successifs. Elle devrait s’étendre à la propagande mensongère et à la volonté des Etats-­Unis et de l’Union Européenne d’imposer une version des faits qui dissimule leurs responsabilités. Or cet effort est toujours en cours, notamment par le truchement du Tribunal pénal international.
Pour terminer, je rappellerait que la Serbie a dû longtemps lutter pour démontrer qu’elle n’était pas à l’origine de la première guerre mondiale. Elle y a été contrainte en plein conflit et même dans l’entre-deux-guerres. Et cette lutte a donné naissance à deux admirables ouvrage : Les relations entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie au XXe siècle de Vladimir Corovic publié en serbe à Belgrade en 1936 et l’Histoire de la crise européenne par l’annexion de le Bosnie et de l’Herzégovine par l’empire de Vienne en 1908-09, écrit en français par Momtchilo Nintchitch et paru à Paris en 1937. Il est probable que le nouveau combat qui attend les historiens serbes sera plus long et plus ardu. Mais les talents existent comme le prouve ce livre et, surtout, la foi dans le triomphe final de la vérité demeure vivante et forte. Et elle nous survivra.

Intervention de Kosta Christitch à l’occasion du lancement du livre
HISTOIRE DU PEUPLE SERBE
Paris, le 24 mars 2004