Sure les traces de Danica Seleskovic, par Anne-Maire Widlund Fantini

Il est parfois des rencontres qui déterminent l’orientation de toute une vie. Pour certains, dont l’auteur de ces lignes, ce fut la rencontre de Danica Seleskovitch. L’impression que fit la grande dame de l’interprétation sur l’élève interprète de vingt-quatre ans que j’étais alors demeure intacte encore aujourd’hui. Tout au long de ma carrière, c’est l’exemple de cette battante que j’ai voulu suivre.

Par un hasard singulier dont la vie a le secret, à plusieurs reprises, je me suis trouvée sur les traces de Danica: au début de mes études à Paris, avant même de l’avoir comme professeur, j’ai fait la connaissance de quelques Franco-Serbes qui furent ses amis de jeunesse à Belgrade. En intégrant l’Ecole Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs, j’étais déjà nourrie de récits relatifs à la formidable personnalité de mon futur professeur. Puis, jeune interprète de conférence, j’ai commencé ma carrière aux côtés de ses anciens collègues, d’abord à Bruxelles puis à Luxembourg, dans le service d’interprétation où elle-même avait été fonctionnaire vingt ans auparavant.

Le 17 avril 2001, quand je rentre des vacances de Pâques en début d’après-midi, une lettre de Danica m’attend. Je la lis avant d’aller au bureau, le cœur ensoleillé de son amical message.

En apprenant quelque temps après sa mort, je me rendis compte qu’au moment même où elle mourait, j’étais en train de lire sa lettre.

Je me suis laissé dire que certaines tombes juives portent l’inscription suivante: « Que ton âme reste reliée au bouquet des vivants », ce qui signifie que lorsque nous évoquons les disparus, ils sont encore un peu avec nous. Danica n’était pas juive, mais je pense qu’elle ne m’en aurait pas voulu de tenter de garder vivant son souvenir à travers la narration de sa vie.

Avec ce récit, j’ai voulu faire revivre la grande interprète, le génial péda­gogue et le chercheur original qu’était Danica Seleskovitch et, en même temps, rendre un dernier hommage à l’amie disparue.

 

 

DANICA SELESKOVIC
Interprète et témoin du XXsiècle

Paris, Berlin, Belgrade, Washington, Luxembourg, Paris : la vie et la carrière d’interprète de conférence de Danica Seleskovitch, de Danica tout simplement comme disent beaucoup (il faut prononcer Danitza), couvrent quatre-vingts ans du vingtième siècle. Ce fut une interprète hors pair, un professeur charismatique, un chercheur original qui fut aussi un témoin attentif de tout ce qui marque son temps à partir du poste d’observation privilégié que son métier lui offre.

Née à Paris en 1921 d’un père serbe et d’une mère française, Danica vit immédiatement au contact de plusieurs langues et plusieurs cultures. Elle passe sa petite enfance à Nice, son adolescence et sa jeunesse à Berlin tandis que grandit la menace nazie, puis elle est à Belgrade sous l’occupation allemande. Après la Seconde Guerre mondiale, ses études à la Sorbonne et à HEC la préparent à l’interprétation de conférence qu’elle exerce d’abord à Washington, aux missions de productivité organisées outre-Atlantique dans le cadre du plan Marshall, puis auprès de Jean Monnet au pool charbon-acier à Luxembourg.

Danica revient à Paris au milieu des années cinquante et entame une longue carrière d’interprète de conférence grâce à laquelle elle va côtoyer de grands personnages du siècle, tels le général de Gaulle ou le maréchal Tito. Dès cette époque, elle s’intéresse à la formation des praticiens de son métier, anime l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs de la Sorbonne et s’investit en outre dans l’Association internationale des interprètes de conférence au sein de laquelle elle s’emploie à organiser et à définir les modalités d’exercice de cette jeune profession.

 

Danica consacrera la seconde partie de sa vie à l’enseignement et à la recherche. Elle est elle-même docteur d’Etat et met en place en 1974 le premier doctorat de traductologie à Paris III-Sorbonne nouvelle : pendant plus de trente ans, jusqu’à sa mort en 2001, elle publie, en France et à l’étranger, de nombreux livres et articles relevant de sa discipline.Chez beaucoup de collègues et d’anciens élèves la disparition en 2001 de cette personnalité forte et chaleureuse a laissé un vide que cette biographie en forme d’hommage tente d’estomper.

Née en 1949, Anne-Marie Widlund-Fantini est interprète de conférence, diplômée de l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs en 1975. Après une carrière de free lance, elle intègre la fonction publique européenne en 1995 et dirige aujourd’hui l’unité française de l’interprétation au Parlement euro­péen. Elle a publié plusieurs articles consacrés à l’interprétation de conférence et à l’ceuvre de Danica Seleskovitch. Danica Seleskovitch – Interprète et témoin du XXsiècle est son premier livre.