Vladimir Dimitrijevic, 40 ans des éditions L’age d’Homme

Fondée à Lausanne en 1966 par un jeune immigré serbe ayant fuit le communisme, les Éditions L’Âge d’Hommefêtent cette année* leur 40ème anniversaire.Dans le catalogue des Editions L’Age d’Homme , parmi quelques 4000 titres, environs 200 sont traduits du serbe (littérature
et essais), dont le fabuleux roman de Milos Tsernianski Migrations, Prix du Meilleur roman étranger en 1986.
En guise d’hommage à Vladimir Dimitrijevic, nous publions sur notre site un extrait de son autobiographie
” Personne déplacée “.

 

MIGRATIONS

L’exil est présent dans la vie et les œuvres de beaucoup d’écrivains auxquels je suis le plus attaché. De l’éblouissement qui fut le mien, en ma jeunesse, à la découverte de Thomas Wolfe, jusqu’à ceux qui sont à la fois, aujourd’hui, nos auteurs et mes amis – qu’il s’agisse de Georges Haldas et de Pierre Gripari, tous deux à moitié Grecs, ou de Vladimir Volkoff et d’Alexandre Zinoviev -, je me retrouve toujours au milieu de gens qui ne seront jamais tout à fait établis, dans un monde où je ne tiens pas moi-même longtemps en place, semblable aux Gitans de mon enfance. J’aime certes rester avec les miens, mais je ne puis m’empêcher de ne me sentir nulle part vraiment chez moi, comme si l’on m’appelait toujours ailleurs.D’ailleurs, il en va de même avec la littérature. J’avais treize ans lorsque, je m’en souviens, j’ai lu la Vie de Dante de Boccace. Or, ce qui m’a frappé et m’en reste, c’est que Dante ait été contraint de quitter sa Florence natale; et c’est avec une intensité analogue que j’ai ressenti l’arrachement qu’on peut éprouver loin de la terre de son enfance, tel que l’a évoqué Thomas Wolfe.

Comme si l’exil était ancré en moi, et c’est cela même je crois, comme cela a toujours été : comme si tout avait été conçu dès l’origine pour l’exil et la nostalgie; comme si tout était soumis à jamais à la même fatalité que je sentais si présente dans la vie de ma mère, pour cette tristesse qui est à la fois une joie; comme si les racines étaient désormais inversées, tournées vers le ciel.Cette nostalgie et cette aspiration, nous les retrouvons à chaque page de Migrations de Milos Tsernianski qui est, à l’automne 1986, le dernier grand titre paru, en coédition avec Julliard, de mon catalogue rêvé.

Le mystère de ce poète tient à sa façon de toucher nos fibres les plus intimes, avec les images les plus simples et les plus concrètes. Il y a, je crois, en chaque individu, des noyaux sensibles où se concentrent les émotions dont, souvent, nous n’osons pas avouer l’existence, parce qu’elles paraissent découler de la plus insupportable sentimentalité. Quant à moi, je me suis demandé à maintes reprises ce qui me faisait pleurer à coup sûr; et chaque fois je me suis dit que c’était ce moment où deux êtres se rapprochent l’un de l’autre par le fait de la reconnaissance d’un lien profond ou d’une aspiration commune. Qu’une attente puisse être récompensée, qu’une quête aboutisse à une illumination ou qu’un simple élan trouve un répondant me semble également miraculeux. Ce peut être, chez Shakespeare, le père aveugle qui reconnaît son fils. Ou c’est, dans Vie et destin de Vassili Grossman, la vieille qui, surmontant sa haine, donne un morceau de pain à un officier ennemi. Il s’agit là d’une impulsion fondamentale qu’on retrouve chez tous les grands écrivains. Toutes les grandes scènes d’amour, aussi bien, sont des lieux de reconnaissance, où des alliances se trouvent scellées. Le christianisme lui-même est une reconnaissance, et l’alliance scellée avec un autre monde. Et nulle tradition ne peut survivre sans cela.

Les personnages de Migrations, qu’ils cherchent à regagner leur pays natal ou à en trouver ailleurs un autre qui lui ressemble, sont en quête d’une terre promise. Mais pour les uns et les autres, la nostalgie demeure. C’est que le poète se rappelle à jamais ses propres arrachements et l’exil attaché à notre condition, avec la même émotion que toutes celles qu’il nous communique. Qu’il suggère une main passant sur l’horizon, ou qu’il parle de l’infini cercle bleu du ciel, et nous nous retrouvons aussitôt dans la situation de l’homme nu face au cosmos.

 

C’est un livre de pèlerinage et c’est une chronique qui représente, à mes yeux, la seule façon de traiter l’Histoire sans la soumettre à quelque interprétation que ce soit, à égale distance de la fresque réaliste et de la légende, avec des personnages qui nous sont à la fois tout proches, physiquement présents, et comme nimbés de l’aura d’un autre monde. Je ne vois pas d’exemple, en littérature, où l’épique et le lyrique se confondent en une telle symbiose. Aucun trait de psychologie explicative n’encombre jamais le récit qui a la vigueur et la majesté d’un grand chant épique. Mais celui-ci se trouve enveloppé dans un tissu émotif qui signale, alors, le rôle déterminant joué par la femme. D’où cette constante tension, et cet enrichissement réciproque, entre le monde héroïque des migrants et l’univers de la femme se confondant à celui de la mère Serbie.

 

Le protagoniste des Migrations découvre en songe, dans l’obscurité d’une prison, qu’il n’a jamais, du vivant de sa jeune femme disparue, réellement fait attention à elle ni répondu à son amour. Dès lors, il renonce à toutes les femmes qui s’offrent à lui sur son chemin, cherchant néanmoins, à travers la Russie, celle dont il pressent qu’elle l’attend ailleurs. Mais il ne s’agit pas là d’un drame romanesque ou d’une fable édifiante : c’est une situation d’ordre métaphysique que nous retrouvons dans le mythe fondateur de la Serbie.

A la veille de la bataille de Kossovo, en 1389, le prince Lazare s’est trouvé confronté à ce dilemme : vaincre son adversaire et renoncer au ciel, ou gagner celui-ci en perdant la bataille terrestre. Le prince Lazare choisit de perdre la bataille et ce furent, ensuite, cinq siècles d’occupation turque.

Cette interrogation portée sur nos liens avec le Ciel imprègne le chef-d’œuvre de Milos Tsernianski, en lequel je vois le livre de toutes les fidélités et de toutes les nostalgies.

*en 2006.